mardi 16 novembre 2010

Le livre numérique, ça n'existe pas

Depuis plus de deux ans, le livre numérique est devenu un enjeu commercial majeur alors même qu'il ne représente qu'une fraction infime de la vente de livres dans le monde. A la faveur d'une confrontation économique entre géants américains, le livre numérique est sortit de sa jungle de formats et de standards divers pour devenir la nouvelle chimère du monde de la communication. Alors que peu de gens peuvent réellement dire ou plutôt définir les contours de ce que pourrait être le livre numérique dans les années qui viennent, l'objet conceptuel (ou le mot valise) enfle et prend une taille démesurée sans aucune sorte de réalité et encore moins de tangibilité. Car on est bien en peine de produire à ce jour un livre numérique qui ne soit ni un fichier PDF consultable en ligne, ni un flipbook numérique amélioré, pâle copie du papier et n'offrant rigoureusement aucun des avantages promis tant par les fabricants de logiciels que par les vendeurs de cartons. Bref, on se demande si le livre numérique existe vraiment ou s'il n'est que l'un des énièmes mirages produits par les petits génies du marketing numérique.


Il y a ça et là des expériences d'édition et d'éditeurs. François Bon en mène une avec un certain courage et une vision originale de l'avenir qu'il affine à mesure que son projet se précise. Il n'est certainement pas seul. D'autres, auteurs, éditeurs, bibliothécaires, amoureux de la langue et du livre, font de leurs tentatives des expériences publiques et instructives. En les rendant publiques, ils et elles contribuent à l'évolution du livre, de l'édition, de la propriété intellectuelle et parfois même de l'art. Force est de constater cependant qu'il s'agit essentiellement d'une importante expérimentation. Et force est de constater qu'en dépit de dispositifs de veille divers et inégaux, les éditeurs (français notamment mais les étrangers ne font guère mieux) ne tirent pas ou seulement peu de leçons de ces expérimentations. Ils n'ont dans ce domaine pas l'exclusivité. La musique et la vidéo les avaient devancés. Et les errements désastreux de l'industrie musicale et cinématographique continuent de produire impasses et mauvaises idées. Récemment encore, on pouvait voir comment Numilog envisageait le livre numérique comme un objet captif et fermé dans un film didactique digne d'une information médicale sur la récente vraie fausse épidémie de grippe porcine.
C'est dans un contexte de fermeture, de flicage généralisé (ACTA) et de répression (HADOPI) aussi absurde qu'inutile (l'essentiel du piratage s'opérant hors réseau par l'échange direct de fichiers) que se déroule l'émergence d'une nouvelle forme littéraire. Elle entraine une révolution dans l'exercice et les usages des métiers d'éditeur, de libraire et de bibliothécaire. Les marchands sont relativement exempts de cette révolution ne faisant que changer d'espace de travail... Or le livre, par définition, est une libération : celle de la mémoire, celle du savoir, celle du discours... Les marchands s'étaient jusqu'ici efforcés de faire main basse sur la transaction entre l'auteur et le lecteur. Avec l'économie numérique, ils ont l'opportunité inespérée de s'accaparer la source et de l'enchaîner au cruel et absurde dispositif de propriété intellectuelle. Ils combattent ainsi toute tentative d'évasion ou d'émancipation d'un système qui relègue au féodalisme et aux privilèges régaliens du XVIIIe siècle. Face à cette montée en puissance générale et globale d'une nouvelle forme de totalitarisme, l'auteur numérique n'a qu'une seule arme, faible mais durable, la gratuité...
Le mirage du livre numérique
Le livre numérique n'existe pas. Il lui faudra encore pas mal d'années avant de s'instituer comme nouveau vecteur de communication littéraire. Il lui faut intégrer une radicale hybridation de contenus (audio, vidéo, animation, liens, interactivité), les fruits des technologies crossmedia et des disciplines qui s'imposent comme nouvelles formes d'écritures : le transmedia story telling, le crowd-sourcing, la production collaborative de contenus...
Et parce que le livre numérique n'existe pas, il ne saurait être question d'édition numérique. Tout au plus, les marchands tentent-ils de simplement dématérialiser les livres dont ils possèdent les droits d'exploitation papier. Les livres restent des objets marchands comme des chaussures ou des patates. Ils répondent ainsi aux normes marchandes de calibre, de poids, de dimension, de conditionnement, d'insurpassables paramètres propres aux chaînes de fabrication et de distribution...
Les pionniers restent pour l'instant des marginaux : sympathiques, courageux, visionnaires, mais à la périphérie de l'industrie. Qu'ils soient éditeurs, auteurs, libraires ou bibliothécaires, ou mêmes technophiles amoureux des livres, ils ne pèsent pas face à la prolifération des kindle, des nook, des Google books, des API diverses et variées. Car l'ennemi est moins le groupe d'édition corporatocratique et hégémonique que la pandémie d'applications livresques affligeantes et de fichiers indigents.
Alors quel avenir pour le livre numérique en l'état ?
Dans le contexte actuel, c'est la fonction pamphlétaire qui a les meilleures chances de l'emporter au côté de la divulgation à caractère scientifique. Dans ce cadre étroit, l'indigence des fichiers dépasse largement les attentes des lecteurs, surtout lorsqu'il s'agit de lectures politiques, sociales ou savantes... Quelques segments confidentiels comme la poésie, le théâtre, la littérature alternative et/ou expérimentale bénéficient également de la simple digitalisation du papier pour l'opportunité de diffusion qu'elle autorise enfin.
Pour le reste qu'il s'agisse de la littérature pratique, du roman ou des ouvrages pour la jeunesse, pour ne citer qu'eux, la simple numérisation ne suffit en rien à en faire des livres numériques. La digitalisation n'intervient que pour nourrir des supports à la limite du gadget technophile et qui n'ont toujours pas démontré leur supériorité sur le livre conventionnel sinon en réduisant à peine les coûts de fabrication et mécaniquement le prix de l'œuvre ( et par là même les droits d'auteurs). Tentative stérile en France où la loi Lang verrouille le prix du livre et où la TVA ne reconnait pas (encore) la qualité de livre à un fichier PDF.
D'un autre côté, les initiatives d'éditeurs pour constituer des bibliothèques de meta-données me semblent aussi vaines qu'inutiles, de vagues tentatives pour endiguer le ras de marée d'informations produit par le web et surtout une volonté absurde de concurrencer à la fois les bibliothèques dans leurs missions de conservation, les annuaires et moteurs de recherche dans leurs métiers historiques de sociétés de service sur le web et les éventuels nouveaux entrants dans le domaine naissant de l'édition numérique à proprement parlé. Ces derniers se voient ainsi imposer par les géants de la propriété intellectuelle des formats pauvres, verrouillés par des DRM ineptes et sans aucune valeur en terme d'interactivité. Bref, non contents d'asservir les libraires dans des réseaux gourmands et chronophages, les grands groupes d'édition espèrent capter la manne hypothétique du numérique en engluant les nouveaux entrants dans des schémas vétustes et inadaptés, tout en cadenassant une fois pour toutes le contrôle de la ressource, le manuscrit, auprès des médiateurs que sont les bibliothèques et les services de recherche... Pour la plupart gratuits.
Plus de normes professionnelles fondées sur l'existant
Les spécialistes français s'accordent pourtant sur le fait que la première étape passe par l'adoption de normes articulées non sur les DRM mais plutôt sur les standards de numérisation, de référencement et d'indexation. Ils s'accordent également sur la nécessité de fonder ses standards sur des normes existantes et éprouvées. Cela renforcerait le rôle des institutions et des acteurs spécialisés dans la conservation et l'organisation du savoir et des ouvrages. Enfin tous ceux et celles qui se préoccupent de l'avenir du libre en France répètent qu'il s'agit de changer les usages et non d'ajouter une ligne de plus à un contrat et un article supplémentaire à un catalogue. Nombre de ces spécialistes et experts évoluent au sein de grands groupes d'édition de stature internationale et sont confrontés à des résistances multiples non seulement de la part des directions (qui se demandent encore de quoi retourne cette soi-disante révolution numérique) mais aussi de tous les échelons de la chaîne de fabrication du livre ou de la gestion de droits. Personne n'en veut de ce livre numérique dont nul ne voit ni les formes, ni même les contours, et dont la nature fantasmatique élude les sens et la compréhension.
Alors que faire dans un contexte aussi empêtré et mâtiné de crise économique et culturelle ? Que dire à des auteurs tentés par l'aventure de l'auto-édition ? Comment rassurer des libraires qui voient les ventes en ligne grignoter la maigre marge que leur laissent les diffuseurs ? Comment faire évoluer les métiers du livre et de l'édition ? Autant de questions que se posent une poignée de pionniers et de défricheurs mais qui semblent passer à la trappe dans les programmes de formation ou dans les préoccupations des instances institutionnelles et privées concernées par ce changement de paradigme. Des rencontres il en faudra et bien plus nombreuses que les rares rendez-vous actuels. De la circulation de l'information bien au delà des clivages politiques, des concurrences commerciales et des corporatismes si propres à notre pays. Et il nous faudra des outils spécifiques capables de mettre en relation les composantes du monde du livre permettant une plus grande transparence des échanges de savoir-faire et surtout une participation réelle du premier chef de l'ensemble de la chaîne du livre, le lecteur.
Le pivot reste le lecteur
C'est finalement lui le maillon déterminant de toute cette aventure. En faire un éditeur est hasardeux et fallacieux. L'impliquer en amont me semble une meilleure idée dans ce qu'il et elle sait faire de mieux : lire. Et nous revenons là à ce qui a déjà été fait mais sans succès. Il s'agit donc de repenser les expériences précédentes et de les transformer enfin en véritables projets industriels.
Le défi pour le monde de l'édition est la convergence de toutes les étapes chronologiques de la fabrication du livre. C'est la fin de la chaîne de montage, de la pointeuse et des processus industriels de Ford et de Taylor. N'en déplaise à mes détracteurs, on continue de faire des livres comme on fabrique des voitures. Et la révolution numérique brise définitivement cette séquence pour non seulement dynamiter l'intermédiation honteuse qui canibalise les artisans du livre, mais pour exploser la chronologie de la production et de l'exploitation. Les industries de la musique et du cinéma sont passés à coté du problème et continuent de s'en mordre les doigts, tout en usant de procédés totalitaires pour incarcérer la propriété intellectuelle et leurs auteurs.
L'industrie du livre fait face à la problématique des industries du disque et du film. Et elle répète les mêmes erreurs, aussi incroyable que cela puisse paraître. Ou bien s'agit-il des mêmes apparatchiks formés dans les mêmes écoles et nourris des mêmes théories économiques néo-libérales produites par les artisans des crises financières successives de ces cinq dernières années. Coluche en son temps nous mettait en garde contre les technocrates. Apparemment, dans le monde du livre, il n'a pas été assez écouté...
[Images : Scot Campbell a.k.a. Wagsome CC-Flickr / austinevan CC-Flickr / specialKRB CC-Flickr]

4 commentaires:

hubert guillaud a dit…

Si je regarde ma pratique 80
% de mes lectures de BD sont numériques et 30 % de mes lectures de livres (hors web).

Toute la question est de savoir quel livre numérique n'existe pas ? Celui avec de la vidéo et du flash dedans ? Celui créé spécialement pour le numérique (n'est-ce pas déjà le cas des blogs cf. fbon ?)? Le Graal du transmédia ?

Le livre numérique existe : ce sont nos blogs. Ils ont une nouvelle forme - transmedia !-) puisqu'ils surfent de Twitter à Facebook et savent se répondre les uns les autres... Si on parle de "communication littéraire" voilà déjà un bon moment que le web est un nouveau vecteur.

Il existe des livres numériques homothétiques et malgré tout le mal que nous en pensons, pour ma part, le fait de pouvoir chercher dedans est une fonction plus précieuse que de posséder l'exemplaire papier. Oui oui, les fonctions sont indigentes et ne méritent pas le prix qu'on nous le vend, ni peut-être le terme d'édition numérique.

En fait, l'édition numérique n'est peut-être que la production et standardisation du contenu. Ce qu'on attend tous, c'est le logiciel d'analyse qui va permettre de lire facilement ces contenus. Pas seulement de les lire d'ailleurs, mais de les mixer avec d'autres contenus, d'en dresser des mashups, de les relier, etc.

Mais bon, ce billet ressemble plutôt à la conclusion d'une discussion déçue ;-).

Pierre-Alexandre Xavier a dit…

Rafraichissant commentaire dans le panorama du monde de l'édition, la vraie, celle qui fait du pognon ou plutôt qui essaye d'en faire.

Ce n'est pas une conclusion de discussion déçue mais plutôt une charge contre les marchands de soupe qui essayent de faire rentrer des pieds trop grands dans des chaussures de la mauvaise pointure. Et de remettre les choses à leurs places, le livre numérique est un terme impropre, voire trompeur. Et je suis complètement d'accord sur le transmédia comme principe de base de la nouvelle forme d'écriture, d'édition, de publication et de lecture. Il faudra cependant sortir le terme livre de son carcan de papier et lui laisser prendre une nouvelle forme.

Il reste l'interrogation qui se pose à la vue du mashup inévitable des différentes sources et de la transversalité de la production littéraire (si le terme convient) : qu'est-ce qu'on en fait ? Et va-t-on la laisser à la merci d'outils d'analyse conçus par une poignée ? La matière à débat est là et non dans la définition de ce qu'est ou n'est pas le livre numérique...

Merci encore pour cette réaction utile.

Martin Desnoyers a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Martin Desnoyers a dit…

Serait-il possible de créer, à l'aide de composés synthétiques durables, un matériau pour remplacer le papier afin de conserver le format livre que l'on pourrait feuilleter, avec pile à énergie solaire? Ainsi, on aurait un livre numérique respectant les lois actuelles en matière de propriété intellectuelle.