Dans moins de trois ans, le nombre de smartphones aura dépassé le nombre d'ordinateurs de bureau sur l'ensemble de la planète. Il est raisonnable de penser que le nombre de tablette tactiles connaîtra le même type de progression vis-à-vis de l'ordinateur portable dans un délai à peine plus long. Dans la perspective inéluctable de l'accroissement massif des dispositifs portables, le poste de travail fixe, localisé, attaché à des locaux commerciaux, est-il encore une nécessité ?
Le poste de travail tend à se dématérialiser. Les souris et les claviers sont progressivement remplacés par des contreparties virtuelles apparaissant à la demande sur l'écran de la tablette ou du smartphone. D'autre part, la nécessité croissante de mobilité exigée sur les postes commerciaux et techniques incite au déploiement d'une nouvelle offre d'outils flexibles, nomades, transparents et transopérables sur lesquels fonctionnent des versions allégées et ergonomiques des logiciels de bureautique et de gestion les plus courants. Cette tendance à l'œuvre depuis l'apparition des smartphones s'est accélérée avec l'installation des tablettes tactiles dans le périmètre des outils informatiques.
On a crû pendant quelques temps que les netbooks allaient constituer une étape déterminante dans l'évolution des besoins de traitement informatique professionnels comme domestiques, mais la réalité a démontré que le public était en attente d'une technologie de poche ou de serviette connectée aux réseaux sans fil. Les netbooks se sont donc effacés derrière les smartphones d'abord, puis les tablettes tactiles. Dans cette dynamique, Apple a très fortement, par son rôle pédagogique en matière d'usages, contribué à modifier radicalement le paysage en imposant des normes ergonomiques et des typologies d'appareils.
C'est donc naturellement que se pose la question de la persistance des postes de travail fixes au sein de l'entreprise et, dans un avenir tout aussi proche, au sein du foyer. Bien que, dans ce dernier cas, les consoles spécialisées et les "boxes" de toutes sortes réduisent la nécessité de l'ordinateur individuel. Le peu de place qui reste au PC familial est phagocyté par l'arrivée des tablettes tactiles. On pourrait facilement imaginer que le PC commence par disparaître de la maison en premier.
Au bureau, le PC apparaît toujours plus comme une contrainte à la fois dans la dynamique du travail que dans la gestion des informations utiles. Représentant à la fois un coût fixe à perte constante vu l'obsolescence programmée des appareils et des logiciels, le poste de travail n'a désormais que des inconvénients et très peu d'avantages. Mais quid des données, des archives, des informations commerciales de l'entreprise ? N'est-ce pas là le rôle encore actif de l'informatique de bureau ?
Et bien non.
La dématérialisation du poste de travail fixe s'accompagne d'un volant d'offres de dématérialisation des fonctions antérieurement dévolues à l'ordinateur résidant : stockage, synchronisation des données, hébergements spécialisés, outils crossmedia, et surtout le "cloud computing". Tous ses services sont directement adressés aux smartphones et aux tablettes tactiles connectées, permettant l'accès direct aux données utiles (fiches techniques, informations commerciales, devis, factures, historiques, etc.) et aux logiciels de base (texte, tableur, présentation, gestion, imagerie, etc.).
On peut donc imaginer (et c'est déjà le cas dans nombre d'entreprises) des équipes de collaborateurs mobiles, travaillant occasionnellement dans des BBWS (bare bone work spaces) couverts par des bornes WiFi et offrant essentiellement des espaces de réunion et de contacts avec la clientèle. Les bureaux sont alors réduits à la fonction administrative uniquement qui peut, elle-même, faire l'objet d'un outsourcing. Ne restent finalement que les espaces de direction. La plupart des gestionnaires ne peuvent manquer de noter aisément l'économie réalisable. Mais ce gain ne se fait pas sans une transformation radicale, pour ne pas dire une mutation de la culture d'entreprise.
La mutation des espaces physiques de travail commence par un retour à la culture du terminal sous un jour nouveau. Les smartphones et les tablettes tactiles, dont les capacités de stockage sont limitées et dont la connectivité dépend essentiellement d'un opérateur télécom, obligent à une culture de réseaux. Cette donnée semble transparente tant les opérateurs sont présents au cœur de l'activité industrielle et commerciale au travers de la téléphonie mobile, des moyens techniques liés aux transactions et des systèmes de transmission attachés aux médias traditionnels. Mais cette révolution (la fin des acteurs de l'informatique industrielle au profit des opérateurs de télécommunication) n'a rien d'une étape innocente ou logique. Il s'agit, pour qui s'est penché sur la question, de la conclusion d'une longue lutte historique entre corporations divergentes, voire antagonistes.
Ce changement de paradigme, comme le disent les chantres de la révolution technologique permanente, bouscule l'ensemble des habitudes de travail au point de remettre en question des principes fondamentaux de représentation sociale et de statuts professionnels. Alors que les corporations internationales continuent d'inaugurer en grande pompe des ensembles immobiliers pharaoniques, visibles d'aussi loin que possible, la philosophie générale du travail se modifie profondément pour rendre totalement obsolètes tout ce qui est fixe (à commencer par le poste de travail et par extension tout ce qu'il y a autour).
Le collaborateur de demain n'a pas besoin du bureau. Le sien, chez lui, ou n'importe quel plan de travail lui convient, à la bibliothèque du coin ou au bistrot. Ce qui compte est la couverture télécom en WiFi et 3G et des conditions sonores à peu près acceptables pour travailler. L'encombrante voiture de fonction est, depuis un certain temps déjà, échangée contre un scooter ou même un vélo, et l'attaché-case troqué pour un backpack profilé qui contient tout au plus un ordinateur portable léger, destiné essentiellement aux présentations et aux synchronisations, et aux sauvegardes de données.
Tout ce qui encombre, entrave, ralenti, immobilise est donc rejeté pour permettre la flexibilité, le mouvement, les déplacements, et une certaine liberté d'action. Voilà bien des principes qui s'opposent totalement à la culture d'entreprise dominante en France et d'une manière générale en Europe. Les français sont la lanterne rouge en matière de télétravail et les européens restent massivement sédentaires et peu perméables à la dématérialisation de l'activité professionnelle.
Cette mutation de la mobilité ne fait pas qu'éliminer le poste de travail fixe. Elle engendre une transformation des supports de communication et augmente par extension l'obsolescence du PC. Car les supports s'adaptent à la taille des nouveaux écrans, à la surface de visualisation réduite et à des systèmes d'écoute légers. L'image est devenue reine, aussi bien dans le message publicitaire que dans les programmes de formation. Le texte recule, et la lecture avec lui. Les utilisateurs recherchent désormais l'information sous des formes audio ou vidéo, et n'attendent du texte qu'un aide-mémoire ou un document de référence synthétique. Cette nouvelle hiérarchie ordonne les prochaines avancées technologiques.
Les smartphones sont partout et les tablettes ne tarderont pas à supplanter les ordinateurs individuels de toutes sortes. Cette nouvelle donne ouvre la voie à un contact continu dans le cadre de la communication interne, mais aussi dans le cours de la relation clientèle. Elle implique une plus grande fusion entre le savoir informatique et la culture graphique. Enfin, elle oblige à une nouvelle stratégie de formation continue des collaborateurs.
La disparition imminente du poste informatique fixe n'est pas une fiction. Elle préfigure une révolution radicale de l'environnement et des habitudes de travail. Cette philosophie innovante de la mobilité est une réalité pour nombre d'entreprises de nouvelles technologies et pas seulement aux Etats-unis. Il est curieux de voir combien ces principes sont ignorés, encore aujourd'hui, au sein de nos entreprises.
Alors irréductible retard ou résistance réelle ?
vendredi 25 novembre 2011
Travailler sans ordinateur à l'heure des smartphones : l'entreprise a-t-elle encore besoin de postes de travail informatique ?
Libellés : Mutations, Médias, Société numérique, Tendances
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samedi 22 octobre 2011
L'adoption tardive des technologies : un trait de caractère bien français
On l'admettra difficilement : les entreprises françaises sont en retard d'un métro dans l'adoption des technologies disponibles en matière de communication. Il suffit de passer plusieurs mois à former et à coacher en entreprise ou tout simplement en animant quelques salons professionnels pour s'en rendre rapidement compte. Et quand elles ne sont pas en retard, ces mêmes entreprises peinent à tirer le meilleur parti des progrès techniques, et pas seulement dans le domaine de la communication et de l'information.
La pauvreté de l'information en langue française alliée à la rareté des contacts extra-professionnels hors secteur et à l'absence de capillarité des dispositifs industriels (à l'inverse des dispositifs scientifiques) sont en France les principaux freins à une adoption en temps et en heure des technologies les plus performantes. Cela est particulièrement significatif dans le domaine de la communication et de l'information.
Alors comment la France parvient-elle a rester dans la compétition technologique et industrielle mondiale ? Elle n'y parvient plus. C'est du moins ce que démontre la dégringolade dans les palmarès divers et variés. Amoureuse de l'information de première main, l'entreprise française continue de faire ses affaires sur le coin d'une (bonne) table et au comptoir du bistrot. Elle aime rencontrer son interlocuteur quitte à lui faire des misères et à se faire (longtemps) désirer. Elle veut être séduite, courtisée, conquise pour finalement s'abandonner complètement au premier beau parleur venu.
Résultat des courses, les entreprises françaises sont à la traîne en Europe (et dans le monde) en matière d'adoption des nouvelles technologies, au point d'en contester systématiquement l'utilité, voire de les dénigrer tout simplement. Faut il y voir un excès de chauvinisme, un esprit étroit et borné qui ne tolère pas la nouveauté et craint le progrès ? C'est le discours anglophone que l'on peut entendre discrètement mais sûrement auprès de nos voisins occidentaux. Les français seraient sceptiques, dubitatifs, soupçonneux, résistants au changement, imperméables à l'innovation...
Curieusement, au sortir d'une présentation de l'Atelier, ou bien d'un événement à la Cantine on a l'impression forte que l'innovation est un trait de caractère bien français. Et force est de constater que les ingénieurs, les scientifiques et les chercheurs nationaux sont très bien représentés dans les colloques, forums, rencontres, congrès et autres points de ralliement de l'innovation technologique et scientifique mondiale. Alors comment se fait-il que les entreprises soient si en retard au point d'être citées en cas d'école dans certaines présentations ? Doit-on voir ici un clivage radical et mutuellement exclusif entre le monde de l'innovation et le monde de l'exploitation ?
Mais peut-être qu'il suffit d'examiner attentivement l'organisation de la PME française pour se rendre compte des dysfonctionnements à la source de ce retard incorrigible au sein de nos entreprises, grandes et petites. Ces structures fortement hiérarchisées, très personnalisées et dépourvues de transparence interne affichent une défiance systématique à toute nouvelle technique, surtout quand elle est d'origine extérieure et/ou étrangère. Les PME affichent un scepticisme presque proverbial dès lors qu'il s'agit de rénover leurs outils de travail, et en particulier leurs systèmes d'information, car il remet en question les orientations et les dispositifs organisationnels de la direction. C'est dans ce conservatisme et cette résistance au changement d'organisation qu'il faut chercher les sources de toutes les réticences et des retards français.
Nous sommes entrés depuis quinze ans déjà dans une nouvelle période de développement social, économique et industriel. Elle passe par l'acquisition et la maîtrise de technologies de l'information permettant de prendre des initiatives déterminantes dans un espace de compétition mondial, inégal et déréglementé, dans lequel les frontières de quelque nature qu'elles soient n'offrent aucune forme de protection sociale, économique ou juridique. L'articulation clé de cette révolution dite numérique repose sur les systèmes et les modes d'information et de communication, plus que sur les technologies elles-mêmes (qui ne sont plus que des vecteurs, des canaux). Cela signifie qu'il s'agit non plus de changer d'équipement industriel, mais bien et bel de modifier les comportements et les organisations des entreprises et de leurs collaborateurs.
Le réseau, les réseaux, la pensée en réseau et leurs usages sont au centre de ce que les entreprises françaises ont à intégrer dans leurs structures. Cette intégration transforme radicalement les pratiques professionnelles, les organisations et les stratégies. Il s'agit d'un nouveau paradigme, une nouvelle forme de pensée à laquelle nous, français, ne sommes pas étrangers. Bon nombre de chercheurs, arpenteurs et arpenteuses, ont défriché ce terrain mais sont encore peu écoutés. On leur préfère des intervenants en entreprise formés à des techniques vieilles de dix ans, sinon plus, provenant de cabinets et d'agences qui cadrent avec l'amour immodéré des PME françaises pour l'institutionnel et l'esprit de corps. Par nature, ce n'est pas là que se trouvent les idées neuves.
Pour conclure, je reste convaincu que l'essentiel de la révolution (numérique) qui peine à émerger en France voit son mouvement freiné par une réelle lenteur du secteur clé de l'information : l'édition et par extension la presse. En résistant (vaillamment) à la transformation radicale qu'imposent les réseaux et les outils numériques, le monde de l'édition (sous toutes ses formes) porte un coup fatal à la capacité des entreprises à bénéficier d'un corpus solide, documenté et francophone pour soutenir la création d'une infosphère hors de la domination américaine (au détriment des français et plus généralement des européens). Et cela en dépit des efforts de plusieurs éditeurs de petite taille qui ne ménagent pas leurs efforts pour fournir une abondante littérature de référence en provenance de traducteurs mais aussi de chercheurs. Ces efforts restent malheureusement faibles en rapport avec une demande croissante et en décalage avec la réalité de la révolution numérique mondiale.
Si les PME françaises sont en retard (et elles le sont) dans l'adoption de nouvelles technologies, ce n'est pas par défiance technophobe mais à cause d'une résistance au changement dans leurs modes d'organisation. Changer de système d'information (et de communication) c'est aussi changer d'organisation. L'un ne va pas sans l'autre. Le consulting est une réponse pour conduire des changements efficaces et le coaching est un excellent outil pour l'analyse et le traitement de problèmes spécifiques au sein de la PME. C'est encore une démarche peu utilisée par les petites PME qui envisagent le prix comme un coût et non comme un investissement à court, moyen et long termes. En créant un environnement culturel propice et documenté, l'édition française pourrait contribuer à redresser la barre et à permettre une "évangélisation" rapide. Ce ne sont ni les auteurs, ni les bonnes volontés, ni les compétences qui manquent.
(Crédits photographiques : CC Mark Hillary [@flikr])
Libellés : Internet, Mutations, Société numérique
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mercredi 18 mai 2011
Retards et incompréhensions dans le monde numérique
Couvrir un salon technologique est un exercice périlleux. Il remet en question les convictions personnelles et nous confronte au réel bien souvent très inférieur à nos attentes et nos espoirs.
La société numérique est une réalité, mais comme beaucoup de réalités d'avant-garde, elle ne concerne qu'un public très restreint de gens imperméables aux exigences de rentabilité des industries installées et peu enclins à délaisser l'exploration pour l'exploitation. C'est le fait de l'avant-garde que d'aller sur le terrain des risques, de l'innovation, de la découverte fusse-t-elle surprenante. C'est le sentiment qui se dégage chaque fois que je met les pieds dans un salon, en l'occurrence le salon ONLINE. Son propos, exposer les technologies de la communication numérique dans le cadre du marketing, de la gestion de données et des moyens de transactions. L'objectif est ambitieux, et le contexte propice, tout le monde cherchant à réduire les dépenses et à reconstituer les marges perdues dans les fumeuses opérations du monde de la finance.
ONLINE n'est pas un salon de grande envergure, mais il n'est pas anecdotique. Les exposants ne sont pas des nains (banques, organismes juridiques, éditeurs, web agencies, sociétés de data mining, etc.). Et la Porte de Versailles n'est pas un espace de conférences de second plan. Sur deux jours, le set de conférences proposé est prometteur et couvrira les essentielles questions que se posent les principaux acteurs de la communication et de l'information : quels modèles économiques ? Quels indicateurs ? Quels outils ? Quels publics ? Quels bénéfices ?
Evidemment, une fois sur place, la réalité est très différente de la promesse (qui n'engageait que ceux et celles qui l'avaient cru). Coté stands, mis à part les banques qui savent depuis longtemps présenter simplement leurs offres de solutions monétiques, les autres exposants peinent à montrer une offre lisible, à faire connaître une identité, une définition... Bref, on ne sait pas qui ils sont, ce qu'ils font ou ce qu'ils proposent. Il faut s'arrêter, poser des questions, et tenter bien souvent d'entrer dans la logique de la société pour comprendre l'offre.
Coté conférences, il est difficile de se faire une idée générale puisque que les ateliers et les tables rondes se déroulent aux mêmes heures. Le décalage qui aurait pu permettre de commencer ici et de poursuivre là-bas, si finalement le sujet ne nous intéresse pas, est inexistant. Toutefois, j'ai pu suivre certaines d'entre elles et me rendre compte du gouffre qui séparent les acteurs traditionnels des nouveaux entrants et vérifier que le temps des confrontations est loin d'être dépassé. La guerre entre les méthodes d'hier cet celles de demain continue de battre son plein et c'est à qui fera l'apologie de l'existant ou du lendemain au détriment du débat proposé par les animateurs. Les pires sont les instituts d'études statistiques ou les cabinets de stratégie qui viennent présenter des états des lieux qui se transforment systématiquement en recommandations stratégiques souvent à côté de la plaque.
Entre une conférence sur le crossmedia qui tourne à l'affrontement de points de vue entre marchands de papier et marchands de serveurs dédiés, des intervenants qui ne font rien d'autre que de la réclame pour leur maison, leur activité, leurs offres, et des animateurs qui manquent à trouver des terrains d'ententes faute de statisticiens pertinents, la succession des tables rondes est une expérience ennuyeuse, monotone, vide d'intérêts.
Pas ou peu de réponses et finalement, on ressort de là avec un sentiment de frustration.
Cette frustration ne vient pas d'une impression à la Cervantes de se battre contre des moulins à vent, mais plutôt du constat sur le décalage vertigineux entre les uns et les autres. D'un côté des professionnels établis, encastrés dans leurs certitudes et leurs habitudes, et de l'autre un assemblage hétérogène d'anciens et de nouveaux, d'experts auto-proclamés et de spécialistes de l'inconnu. Le discours est antagoniste, inaudible, voire complètement décalé. Les uns crient à la protection du patrimoine, les autres à la révolution numérique salvatrice. Tout le monde enfonce tout le monde, les uns subtilement, les autres grossièrement... Un authentique dialogue de sourds.
C'est sûr, ça ne donne pas envie d'y retourner. Et ce qui apparaît clairement (à qui a suivi des rencontres à l'étranger notamment chez les anglo-saxons) c'est l'absence de lisibilité réelle de l'offre, des moyens, des solutions, du ou des projets numériques des nouveaux entrants. Je ne vois comment cette nébulosité peut en quoique que ce soit donner confiance aux acteurs en place qui ne voit là qu'une forme nouvelle de communication "communicante" éventuellement stérile, probablement coûteuse, vraisemblablement sans retour sur investissement. On peut arguer qu'il s'agit d'une posture conservatrice et peu disposée à l'innovation, elle est néanmoins légitime.
Les français sont-ils en retard dans l'adoption d'une culture numérique ? A la vue de ce salon (qu'il soit représentatif ou non), on peut penser qu'ils le sont. Mais la réalité est que les acteurs en place progressent. C'est indéniable. Il faut donc croire que l'adoption de ces nouvelles technologies, de cette culture numérique passe par d'autres canaux. Cela se passe ailleurs, lentement, par tâtonnements, par une expérimentation à vue. C'est du moins le sentiment qui ressort d'une visite à ONLINE.
Liens :
Le salon ONLINE
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mardi 16 novembre 2010
Le livre numérique, ça n'existe pas
Depuis plus de deux ans, le livre numérique est devenu un enjeu commercial majeur alors même qu'il ne représente qu'une fraction infime de la vente de livres dans le monde. A la faveur d'une confrontation économique entre géants américains, le livre numérique est sortit de sa jungle de formats et de standards divers pour devenir la nouvelle chimère du monde de la communication. Alors que peu de gens peuvent réellement dire ou plutôt définir les contours de ce que pourrait être le livre numérique dans les années qui viennent, l'objet conceptuel (ou le mot valise) enfle et prend une taille démesurée sans aucune sorte de réalité et encore moins de tangibilité. Car on est bien en peine de produire à ce jour un livre numérique qui ne soit ni un fichier PDF consultable en ligne, ni un flipbook numérique amélioré, pâle copie du papier et n'offrant rigoureusement aucun des avantages promis tant par les fabricants de logiciels que par les vendeurs de cartons. Bref, on se demande si le livre numérique existe vraiment ou s'il n'est que l'un des énièmes mirages produits par les petits génies du marketing numérique.
Il y a ça et là des expériences d'édition et d'éditeurs. François Bon en mène une avec un certain courage et une vision originale de l'avenir qu'il affine à mesure que son projet se précise. Il n'est certainement pas seul. D'autres, auteurs, éditeurs, bibliothécaires, amoureux de la langue et du livre, font de leurs tentatives des expériences publiques et instructives. En les rendant publiques, ils et elles contribuent à l'évolution du livre, de l'édition, de la propriété intellectuelle et parfois même de l'art. Force est de constater cependant qu'il s'agit essentiellement d'une importante expérimentation. Et force est de constater qu'en dépit de dispositifs de veille divers et inégaux, les éditeurs (français notamment mais les étrangers ne font guère mieux) ne tirent pas ou seulement peu de leçons de ces expérimentations. Ils n'ont dans ce domaine pas l'exclusivité. La musique et la vidéo les avaient devancés. Et les errements désastreux de l'industrie musicale et cinématographique continuent de produire impasses et mauvaises idées. Récemment encore, on pouvait voir comment Numilog envisageait le livre numérique comme un objet captif et fermé dans un film didactique digne d'une information médicale sur la récente vraie fausse épidémie de grippe porcine.
C'est dans un contexte de fermeture, de flicage généralisé (ACTA) et de répression (HADOPI) aussi absurde qu'inutile (l'essentiel du piratage s'opérant hors réseau par l'échange direct de fichiers) que se déroule l'émergence d'une nouvelle forme littéraire. Elle entraine une révolution dans l'exercice et les usages des métiers d'éditeur, de libraire et de bibliothécaire. Les marchands sont relativement exempts de cette révolution ne faisant que changer d'espace de travail... Or le livre, par définition, est une libération : celle de la mémoire, celle du savoir, celle du discours... Les marchands s'étaient jusqu'ici efforcés de faire main basse sur la transaction entre l'auteur et le lecteur. Avec l'économie numérique, ils ont l'opportunité inespérée de s'accaparer la source et de l'enchaîner au cruel et absurde dispositif de propriété intellectuelle. Ils combattent ainsi toute tentative d'évasion ou d'émancipation d'un système qui relègue au féodalisme et aux privilèges régaliens du XVIIIe siècle. Face à cette montée en puissance générale et globale d'une nouvelle forme de totalitarisme, l'auteur numérique n'a qu'une seule arme, faible mais durable, la gratuité...
Le mirage du livre numérique
Le livre numérique n'existe pas. Il lui faudra encore pas mal d'années avant de s'instituer comme nouveau vecteur de communication littéraire. Il lui faut intégrer une radicale hybridation de contenus (audio, vidéo, animation, liens, interactivité), les fruits des technologies crossmedia et des disciplines qui s'imposent comme nouvelles formes d'écritures : le transmedia story telling, le crowd-sourcing, la production collaborative de contenus...
Et parce que le livre numérique n'existe pas, il ne saurait être question d'édition numérique. Tout au plus, les marchands tentent-ils de simplement dématérialiser les livres dont ils possèdent les droits d'exploitation papier. Les livres restent des objets marchands comme des chaussures ou des patates. Ils répondent ainsi aux normes marchandes de calibre, de poids, de dimension, de conditionnement, d'insurpassables paramètres propres aux chaînes de fabrication et de distribution...
Les pionniers restent pour l'instant des marginaux : sympathiques, courageux, visionnaires, mais à la périphérie de l'industrie. Qu'ils soient éditeurs, auteurs, libraires ou bibliothécaires, ou mêmes technophiles amoureux des livres, ils ne pèsent pas face à la prolifération des kindle, des nook, des Google books, des API diverses et variées. Car l'ennemi est moins le groupe d'édition corporatocratique et hégémonique que la pandémie d'applications livresques affligeantes et de fichiers indigents.
Alors quel avenir pour le livre numérique en l'état ?
Dans le contexte actuel, c'est la fonction pamphlétaire qui a les meilleures chances de l'emporter au côté de la divulgation à caractère scientifique. Dans ce cadre étroit, l'indigence des fichiers dépasse largement les attentes des lecteurs, surtout lorsqu'il s'agit de lectures politiques, sociales ou savantes... Quelques segments confidentiels comme la poésie, le théâtre, la littérature alternative et/ou expérimentale bénéficient également de la simple digitalisation du papier pour l'opportunité de diffusion qu'elle autorise enfin.
Pour le reste qu'il s'agisse de la littérature pratique, du roman ou des ouvrages pour la jeunesse, pour ne citer qu'eux, la simple numérisation ne suffit en rien à en faire des livres numériques. La digitalisation n'intervient que pour nourrir des supports à la limite du gadget technophile et qui n'ont toujours pas démontré leur supériorité sur le livre conventionnel sinon en réduisant à peine les coûts de fabrication et mécaniquement le prix de l'œuvre ( et par là même les droits d'auteurs). Tentative stérile en France où la loi Lang verrouille le prix du livre et où la TVA ne reconnait pas (encore) la qualité de livre à un fichier PDF.
D'un autre côté, les initiatives d'éditeurs pour constituer des bibliothèques de meta-données me semblent aussi vaines qu'inutiles, de vagues tentatives pour endiguer le ras de marée d'informations produit par le web et surtout une volonté absurde de concurrencer à la fois les bibliothèques dans leurs missions de conservation, les annuaires et moteurs de recherche dans leurs métiers historiques de sociétés de service sur le web et les éventuels nouveaux entrants dans le domaine naissant de l'édition numérique à proprement parlé. Ces derniers se voient ainsi imposer par les géants de la propriété intellectuelle des formats pauvres, verrouillés par des DRM ineptes et sans aucune valeur en terme d'interactivité. Bref, non contents d'asservir les libraires dans des réseaux gourmands et chronophages, les grands groupes d'édition espèrent capter la manne hypothétique du numérique en engluant les nouveaux entrants dans des schémas vétustes et inadaptés, tout en cadenassant une fois pour toutes le contrôle de la ressource, le manuscrit, auprès des médiateurs que sont les bibliothèques et les services de recherche... Pour la plupart gratuits.
Plus de normes professionnelles fondées sur l'existant
Les spécialistes français s'accordent pourtant sur le fait que la première étape passe par l'adoption de normes articulées non sur les DRM mais plutôt sur les standards de numérisation, de référencement et d'indexation. Ils s'accordent également sur la nécessité de fonder ses standards sur des normes existantes et éprouvées. Cela renforcerait le rôle des institutions et des acteurs spécialisés dans la conservation et l'organisation du savoir et des ouvrages. Enfin tous ceux et celles qui se préoccupent de l'avenir du libre en France répètent qu'il s'agit de changer les usages et non d'ajouter une ligne de plus à un contrat et un article supplémentaire à un catalogue. Nombre de ces spécialistes et experts évoluent au sein de grands groupes d'édition de stature internationale et sont confrontés à des résistances multiples non seulement de la part des directions (qui se demandent encore de quoi retourne cette soi-disante révolution numérique) mais aussi de tous les échelons de la chaîne de fabrication du livre ou de la gestion de droits. Personne n'en veut de ce livre numérique dont nul ne voit ni les formes, ni même les contours, et dont la nature fantasmatique élude les sens et la compréhension.
Alors que faire dans un contexte aussi empêtré et mâtiné de crise économique et culturelle ? Que dire à des auteurs tentés par l'aventure de l'auto-édition ? Comment rassurer des libraires qui voient les ventes en ligne grignoter la maigre marge que leur laissent les diffuseurs ? Comment faire évoluer les métiers du livre et de l'édition ? Autant de questions que se posent une poignée de pionniers et de défricheurs mais qui semblent passer à la trappe dans les programmes de formation ou dans les préoccupations des instances institutionnelles et privées concernées par ce changement de paradigme. Des rencontres il en faudra et bien plus nombreuses que les rares rendez-vous actuels. De la circulation de l'information bien au delà des clivages politiques, des concurrences commerciales et des corporatismes si propres à notre pays. Et il nous faudra des outils spécifiques capables de mettre en relation les composantes du monde du livre permettant une plus grande transparence des échanges de savoir-faire et surtout une participation réelle du premier chef de l'ensemble de la chaîne du livre, le lecteur.
Le pivot reste le lecteur
C'est finalement lui le maillon déterminant de toute cette aventure. En faire un éditeur est hasardeux et fallacieux. L'impliquer en amont me semble une meilleure idée dans ce qu'il et elle sait faire de mieux : lire. Et nous revenons là à ce qui a déjà été fait mais sans succès. Il s'agit donc de repenser les expériences précédentes et de les transformer enfin en véritables projets industriels.
Le défi pour le monde de l'édition est la convergence de toutes les étapes chronologiques de la fabrication du livre. C'est la fin de la chaîne de montage, de la pointeuse et des processus industriels de Ford et de Taylor. N'en déplaise à mes détracteurs, on continue de faire des livres comme on fabrique des voitures. Et la révolution numérique brise définitivement cette séquence pour non seulement dynamiter l'intermédiation honteuse qui canibalise les artisans du livre, mais pour exploser la chronologie de la production et de l'exploitation. Les industries de la musique et du cinéma sont passés à coté du problème et continuent de s'en mordre les doigts, tout en usant de procédés totalitaires pour incarcérer la propriété intellectuelle et leurs auteurs.
L'industrie du livre fait face à la problématique des industries du disque et du film. Et elle répète les mêmes erreurs, aussi incroyable que cela puisse paraître. Ou bien s'agit-il des mêmes apparatchiks formés dans les mêmes écoles et nourris des mêmes théories économiques néo-libérales produites par les artisans des crises financières successives de ces cinq dernières années. Coluche en son temps nous mettait en garde contre les technocrates. Apparemment, dans le monde du livre, il n'a pas été assez écouté...
[Images : Scot Campbell a.k.a. Wagsome CC-Flickr / austinevan CC-Flickr / specialKRB CC-Flickr]
Libellés : Livre numérique, Mutations
Publié par Pierre-Alexandre Xavier 4 commentaires Liens vers ce message
mercredi 22 septembre 2010
Alors ? Il est mort le web ?
Après une absence relativement longue en temps virtuel, me revoilà revenu. Depuis septembre 2009, l'actualité du livre numérique n'a pas beaucoup évolué, et le futur prometteur que nombre de chântres de la technologie salvatrice ont appelé de leurs vœux tarde encore à venir faire le ménage dans le marasme économique que nous ont laissé les banquiers et leurs casinos planétaires. Bref. Un an plus tard, au fil de brèves immersions, je dois me rendre à l'évidence que la frénésie du web social ne fait que masquer l'absence totale de mouvement social réel. C'est à la fois triste et logique. Les mouvements d'idées neuves sont rarement à la mode et très souvent retenus dans les ténèbres de la cave plutôt qu'exposés sur la terrasse.
Cela ne signifie donc pas qu'il ne se passe rien. Cela veut seulement dire que ce qui se passe, n'arrive pas à la télé, ni à la radio, ni même sur le web. Etrange, car l'on espérait que ce dernier soit le vecteur d'une nouvelle forme d'information, d'un nouvel esprit d'investigation. Force est de constater que c'est un mirage. Le web est devenu la cible privilégiée de tous ceux et toutes celles qui n'ont pas su ou n'ont pas pu (faute de places disponibles) faire leur trous à la télé, à la radio ou dans quelque joournal qui a encore le mérite d'exister sous forme papier. Le web est mort, claironnait récemment le gourou de Wired, Chris Anderson, mais on ne peut pas vraiment dire que ses mobiles étaient les bons. Le web n'est pas mort, mais il commence à ressembler salement aux autres médias...
Tout espoir n'est pas vain. Il encore possible de faire quelque chose. La seule question à se poser est de savoir s'il est encore possible de faire quelque chose ici, en France, ou plus généralement en Europe, voire aux Etats-unis. Les deux ou trois prochaines années seront décisives, mais les dés sont déjà jetés. Il y a de nombreux projets en cours, et encore quelques espaces libres dans ce dispositif global et numérique. Mais cela ne durera pas. La corporatocratie et leurs agents politiques sont à l'œuvre avec des moyens avec lesquels aucun blogueur, aucune start-up et aucun petit génie de l'informatique ne peut rivaliser. L'espace public se contracte à nouveau malgré l'ampleur et la dimension planétaires.
Tout espoir n'est pas perdu, mais les temps seront encore plus durs qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent...
Publié par Pierre-Alexandre Xavier 2 commentaires Liens vers ce message
lundi 10 mai 2010
L'infographiste se dissout dans le web
Pour une majorité de gens, l'irruption du web dans la vie courante reste circonscrite à des usages relativement mineurs qui s'ajoutent aux médias existants. Mais pour certaines populations professionnelles, l'émergence de la société numérique sonne la fin d'une époque. Cette société numérique, dont les contours restent flous, secoue le monde des médias traditionnels de convulsions diverses. Une grande part des secousses touche, voire révolutionne, les statuts des uns comme des autres, qui journaliste, qui technicien, qui opérateur, qui entrepreneur...
Les définitions de qui est qui et de qui fait quoi sont fortement remises en question. L'infographiste, sorte de cheville ouvrière et souvent discrète, du monde des images et de l'information souffre au premier plan de cette redistribution des rôles, de la métamorphose des attributions et plus généralement de la disparition pure et simple de sa fonction.
L'infographiste est-il encore d'actualité dans l'univers de la communication numérique et plus particulièrement dans les dispositifs de mise en image et de matérialisation des supports de communication et d'information ?
La question mérité d'être posée à l'heure où les logiciels de composition et de traitement de l'image se dématérialisent radicalement et où la période créative et féconde des débuts de l'infographie fait place à une nouvelle ère de gestion de documents et d'utilisation de gabarits pré-fabriqués. La société de la créativité cède le pas à la société de l'usage.
Là où les logiciels et les fonctions professionnelles invitaient à la création des images, du texte ou des compositions typographiques, on voit fleurir des banques de données, ou plutôt des bases de contenus, riches en volume comme en qualité, proposant pléthore d'éléments disponibles pour toutes les sortes d'usages.
Il y a quelques années encore, l'infographiste jouait un rôle central, sans pour autant obtenir la reconnaissance ou le salaire correspondant à cette fonction. Bien souvent et à son insu, il ou elle était la pièce maîtresse d'un dispositif de production visuelle reposant essentiellement sur ses capacités créatives. Les plus doués prenaient souvent le large, optant pour l'indépendance professionnelle.
L'infographie, discipline hybride, bricolée, à mi-chemin entre la typographie, la composition et le dessin de rough, symbolisait la victoire du numérique sur les techniques traditionnelles de production de documents. Capable de manipuler des logiciels de traitement de l'image et de la composition graphique, l'infographiste s'imposait comme l'articulation incontournable de la mythique chaîne graphique.
L'émergence de plate-formes éditoriales collaboratives
La sophistication des outils de recherche, puis la production absolument prodigieuse de toutes sortes de documents de référence, ont littéralement dissout l'infographiste dans l'océan numérique du web 2.0. L'explosion du savoir, de la mémoire collective et de la culture ont tué l'intermédiation nécessaire de l'infographiste. Plus besoin de lui pour fabriquer un document de communication. Plus besoin de lui pour composer ou articuler un message. Plus besoin de lui pour entretenir une relation professionnelle avec des prestataires d'impression ou de diffusion numérique.
En seulement quelques années, la fonction d'infographiste déjà mise à mal par tous ceux qui vivaient sur son dos s'est réduite à peau de chagrin. Il n'a concrètement plus rien à offrir qui ne peut être produit par des gabarits, des masques graphiques, des « templates », des « skins »... des modèles de documents créés à moindre frais et à l'attention du plus grand nombre par des infographistes à usage unique, virtuellement jetables.
Dans ces conditions, l'infographiste est-il encore un poste nécessaire dans un dispositif de production de contenu ?
La réponse immédiate est non.
A l'instar de nombreux autres postes des chaînes graphiques ou des chaînes audiovisuelles, la fonction d'infographiste n'était une étape dans la constitution d'outils souples, accessibles, disponibles à tout moment, ne nécessitant que peu de compétence technique. Il était simplement plus pratique de confier, pour un temps, à un élément autonome la création et l'exécution graphique des documents de communication. Ce temps est révolu.
Au travers d'un jeu d'applications et de plate-formes éditoriales collaboratives, les communicants ont maintenant accès à une panoplie d'outils performants, calibrés, prêt à l'emploi, pratiques. Ces outils proposent des modèles de documents et des gabarits correspondants aux attentes, souvent pauvres et sans ambitions esthétiques, qui caractérisent les demandes du plus grand nombre.
Tous infographistes !
Désormais, il n'est plus besoin d'être infographiste pour composer des documents propres, simples ou élaborés, conventionnels ou extravagants. Une foule d'outils et de modèles donne l'illusion de la maîtrise du texte, des images et de leur agencement. S'il est vrai que l'on puisse faire l'économie de l'infographiste, peut-on pour autant faire l'économie de l'infographie ?
Cette fois la réponse est non.
La disparition de l'infographiste ne signifie pas l'extinction de la discipline. Cette dernière subit une profonde mutation pour glisser davantage du coté du code informatique. Cependant elle continue de s'articuler sur de solides bases de dessin, de règles typographiques, de principes de complémentarité de couleurs et d'organisation des informations et des signes dans l'espace. L'infographiste saute, mais pas la lecture, un exercice millénaire en extension constante qui profite de l'avènement de la société numérique.
La conséquence de cette extinction relativement rapide est la baisse générale de la qualité de la communication aussi bien textuelle que graphique. La plupart des utilisateurs de ces nouvelles plate-formes éditoriales ne sont pas ou très peu formés aux règles élémentaires de la typographie, de la composition, de la sélection d'images ou de leur traitement. Les besoins de formation dans le domaine vont aller croissants dans des proportions encore jamais égalées.
Dans un registre analogue, l'émergence des plate-formes d'édition et des outils dématérialisés est semblable à l'introduction massive de la machine à écrire dans les services administratifs et dans les entreprises au siècle dernier. Mais cette fois les besoins ne sont plus seulement techniques, elles sont également culturelles. Il s'agira donc d'intégrer aussi bien les paramètres techniques (contraintes, règles, usages), mais aussi les pratiques tant professionnelles que sociales. Cet apport pédagogique ne peut provenir que des professionnels des secteurs concernés et non de professionnels de la formation.
Une révolution radicale mais discrète
Ce billet survole une révolution en cours. Les infographistes vont disparaître sans aucun doute possible dans les prochaines années. Ils sont déjà supplantés par des spécialistes de l'informatique des réseaux et de la diffusion en ligne peu ou pas formés à l'univers esthétique et codifié d'infographie. C'est sur cette dernière et son évolution vers une discipline composite et plus structurée que dépend la qualité des documents de communication des prochaines décennies.
Les infographistes étaient peu nombreux comparés à la horde d'utilisateurs qui attendaient de pouvoir fabriquer par eux-mêmes les documents dont ils ont besoin. Les prochaines étapes de cette révolution reposent également sur la volonté et surtout la perspicacité des entreprises à changer leurs pratiques et à percevoir les besoins en formation de leurs collaborateurs.
Faute de dynamique vertueuse de la part des entreprises, concernées au premier plan par la disparition de l'infographiste, ce sont les géants de l'informatique et spécialisés en infographie qui détermineront la nature, la forme et le type de communication. Ce ne seront pas leurs outils, dont j'ai déjà parlé ici, qui forgeront la communication de demain mais bien les modèles, les « templates », qu'ils mettront à la disposition des utilisateurs.
L'exemple le plus frappant de cette stratégie payante est l'outil de présentation de Microsoft, Power Point. Combien de présentations laides, insipides et mortellement ennuyeuses ont-elles été créées au travers des modèles indigents proposés par cette application ? Des millions tous les ans ! Cette profusion lamentable est une forge de mauvais goût et de destruction du plus élémentaire sens esthétique. C'est contre cela que devront lutter les entreprises, les studios d'arts graphiques et les écoles et organismes de formation en communication et en nouveaux médias.
En dématérialisant les outils et les relations, le web a dissout l'infographiste. C'est certain. Mais la question qui se pose maintenant est de savoir s'il va dissoudre également l'infographie...
[Crédit images : Pierre-Alexandre Xavier (CC) / Joe Mc Carthy (CC - Flikr)]
Libellés : Mutations, Médias, Société numérique
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jeudi 11 mars 2010
Les logiciels d'arts graphiques serviront-ils encore à quelque chose ?
Le Web 2.0 s'installe chez le particulier en passant par la porte de l'ADSL, aussi bien qu'en pénétrant par la fenêtre de l'internet mobile et bientôt en descendant par la cheminée avec les tablettes tactiles multimédia. Quel que soit l'écran sur lequel il pose son regard, l'utilisateur est sans cesse sollicité, souvent sans même en prendre conscience. Il devient un acteur déterminant d'une économie en plein essor. Désormais, l'utilisateur n'est pas seulement inondé de messages écrits ou sonores, les images fixes ou animées envahissent les tuyaux de communication et fleurissent sur les écrans plats, les smartphones, les espaces publics. Tant les fournisseurs d'accès que les éditeurs de contenus rivalisent d'ingéniosité pour toucher le public, pour capter l'attention de l'utilisateur, pour influer sur les décisions d'achat, pour orienter les désirs et les envies, pour étendre le champs d'action du marketing.
Dans ce monde en mutation parfois douloureuse, parfois indolore, les utilisateurs ignorent le labeur invisible des centaines de milliers de graphistes dans le monde qui fabriquent les images et mettent en forme les textes constituant les munitions de bombardement des entreprises et de leurs marques. Ces graphistes sont formés par bataillons par des institutions publiques sous-équipées et souvent incapables d'anticiper la vitesse rapide de transformation des métiers des médias. Ils sont également formés par des institutions privées, organismes de formation qui se font le relai inévitable entre les futurs graphistes et les logiciels professionnels de production graphique. C'est souvent là que les futurs graphistes vont recevoir un enseignement spécialisé dans leur domaine d'étude et surtout adapté aux attentes des entreprises.
En théorie, le schéma fonctionne bien. Les éditeurs de logiciels produisent des logiciels spécialisés dans la production d'images. Les organismes de formation dispensent une formation professionnelle sur ces mêmes logiciels, doublée d'une formation théorique et pratique dans les domaines des arts graphiques. Les entreprises bénéficient ainsi du dispositif socio-professionnel qu'elles financent, entre autres, avec les prélèvements obligatoires dévolus à la formation continue. Au bout, les futurs graphistes sortent du circuit munis d'un bagage riche, efficace et complètement adapté à la réalité du marché... Hélas l'énoncé de la dernière phrase sonne déjà comme un slogan publicitaire. Et il suffit de s'intéresser de près au sujet pour se rendre compte du décalage qui se creuse tous les jours entre les réalités du monde des médias et le dispositif censé l'alimenter en main d'œuvre aussi compétente que performante.
Ce décalage entre la réalité de la presse, de l'édition, mais aussi de la télévision et de la radio, et l'univers théorique dans lequel évoluent la plupart des organismes de formations et des institution académiques est devenu vertigineux. Cette fracture, loin de se réduire, est amplifiée par la multiplication des discours politiques rassurants qui manquent dans l'écrasante majorité des cas de se transformer en actions concrètes. La situation devient alors préoccupante lorsque l'on prend conscience de l'inadéquation des outils enseignés, et donc des logiciels vendus, par rapport aux besoins très réels et urgents du terrain, tant au niveau des annonceurs que des utilisateurs.
Le monde de la communication subit un puissant effet de réorganisation d'un type nouveau, articulé sur les liens, l'identification autonome des objets et le maillage des données à niveaux multiples et transversaux. Les outils se dématérialisent, comme les données, s'inscrivant dans une sous-couche invisible qui recouvre toutes les composantes de la société planétaire en formation. Pourtant, dans le domaine de la production de textes et d'images, on continue de produire des logiciels en boite, en conserve, qui se veulent comme d'indispensables panoplies de fabrication, indépendantes du réseau, à l'écart du maillage mondial. Alors que le monde de la communication s'installe dans un univers intégré, enjeu de toutes les convoitises et de tous les pouvoirs, les éditeurs de logiciels d'arts graphiques restent prisonniers de schémas industriels de l'après-guerre, pour ne pas dire du siècle dernier, qu'ils verrouillent tant par la propriété physique des moyens de production que par la propriété intellectuelle du code.
Cette nouvelle donne contrariée par des réflexes d'un capitalisme révolu, celui du contrôle des moyens de production, trouve une illustration parfaite dans l'absurdité qui touche les logiciels d'arts graphiques développés par une poignée d'entreprises au niveau mondial et utilisés par des légions de graphistes. Licences exclusives, DRM, verrouillages industriels, limitations de la transopérabilité, incompatibilités de formats, le monde des arts graphiques, pourtant au cœur de la révolution numérique des médias est la proie de toutes les formes de contrôle informatique comme juridique. Qui a déjà installé une suite logicielle de mise en page et de retouche d'images expérimente dans toute sa mesure et sa complexité les méfaits et l'hypocrisie des restrictions informatiques, exclusivement destinées à protéger un modèle de pensée complètement dépassé. Sans compter que la plupart des logiciels d'arts graphiques ont bâtis leurs notoriétés sur un savant mélange de lobbying, de totalitarisme industriel et de conditions draconiennes qu'aucune entreprise n'a jamais complètement acceptées. La cerise sur le gâteau est la stratégie proprement perverse qui a consisté à propager les logiciels d'arts graphiques gratuitement de manière plus ou moins licite auprès des utilisateurs finaux (les graphistes) afin de susciter l'usage.
Les prétentieuses suites logicielles de conception et de production d'images, de textes, d'ouvrages de presse et d'édition, mais aussi la plupart des outils de production audiovisuelle, textuelle et graphique se sont construites sur la culture du partage du monde de l'informatique avant de serrer la vis un grand coup et de s'assurer un monopole de fait sur l'ensemble de la création artistique et graphique de la planète, ni plus ni moins. Cette opération de longue haleine n'a pas été sans heurts, sans guerre des standards, sans rachats stratégiques, mises à mort industrielles, destructions pures et simples de talents, de ressources, de savoir-faire, de métiers...
Mais alors que seuls quelques acteurs émergent en géants incontestés, des décombres de ces multiples conflits, une évolution rapide et mal anticipée menace les vainqueurs d'extinction par simple fait d'obsolescence. Le Web 2.0 ne permet pas seulement la communication à double sens entre utilisateurs et producteurs de contenus et de services. Il met à la disposition de l'ensemble des utilisateurs d'un volant de services et d'outils gratuits permettant de réaliser la quasi-totalité des opérations de publication et d'édition de documents audiovisuels, textuels, sonores. L'expertise technique de détail est largement supplantée par des systèmes intégrés presse-bouton, accessibles à des non-techniciens, d'une aisance relative dans le déploiement et l'utilisation. Autrefois développé par les communautés du logiciel libre, ce mouvement de démocratisation des outils informatiques grand public est repris par les plus gros opérateurs de l'économie numérique : Amazon, Google, Apple, Microsoft, Yahoo!, etc. prenant une dimension sans précédent dans l'histoire de la communication entre les individus et les groupes.
Dans un tel contexte, se pose la question de l'utilité des logiciels de composition, de retouche ou de dessin commercialisés par des firmes qui ont fait leur fortune en régnant sans partage sur les standards techniques et industriels de toutes les professions de la publication numérique. Nul doute que les logiciels sur le marché soient des outils puissants, souvent efficaces dès lors qu'ils sont manipulés par des spécialistes, et que leur usage massif a également contribué à l'expansion de la communication numérique et des progrès de l'industrie des arts graphiques. Mais à l'heure de la dématérialisation des moyens informatiques, quel besoin pouvons-nous avoir d'acheter à prix d'or un carton vide ne contenant qu'un simple numéro de série ?
Aucun.
Un rapide tour sur les salons professionnels des arts graphiques en France ou à l'étranger confirme la tendance forte à la mise en ligne de système d'édition experts, orientés vers les utilisateurs courants des supports de communication. Quelle place reste-t-il alors aux logiciels payants et sévèrement contrôlés ? Pourquoi dépenser trois à quatre mille euros de licence par poste et par an pour équiper un studio alors qu'il est désormais possible de mettre en page en ligne selon des gabarits complets, simples, flexibles et complètement intégrés dans une démarche de référencement et de mise ne base de données ? Pourquoi enfin, s'en remettre à des systèmes propriétaires payants appartenant aux mêmes éditeurs alors que des outils gratuit ou très peu onéreux permettent de conserver une véritable indépendance technologique ?
L'impact incroyable des usages inventés par Apple, Google et d'autres menace d'exploser littéralement à la face des éditeurs de logiciels d'arts graphiques. Les outils gratuits et performants se développent. Les services sur abonnement à des tarifs imbattables pourront facilement l'emporter sur la seule notoriété et des prix de logiciels de plus en plus difficiles à justifier. La pauvreté de l'innovation de la part des développeurs de marques jusque ici incontournables ne fait qu'accentuer le clivage entre le monde des utilisateurs de services et celui des forçats de la maquette et de la retouche photographique. Ce phénomène d'érosion rapide vient à poser la question bien réelle : les logiciels d'arts graphiques servent-ils encore à quelque chose ?
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