Pour une majorité de gens, l'irruption du web dans la vie courante reste circonscrite à des usages relativement mineurs qui s'ajoutent aux médias existants. Mais pour certaines populations professionnelles, l'émergence de la société numérique sonne la fin d'une époque. Cette société numérique, dont les contours restent flous, secoue le monde des médias traditionnels de convulsions diverses. Une grande part des secousses touche, voire révolutionne, les statuts des uns comme des autres, qui journaliste, qui technicien, qui opérateur, qui entrepreneur...
Les définitions de qui est qui et de qui fait quoi sont fortement remises en question. L'infographiste, sorte de cheville ouvrière et souvent discrète, du monde des images et de l'information souffre au premier plan de cette redistribution des rôles, de la métamorphose des attributions et plus généralement de la disparition pure et simple de sa fonction.
L'infographiste est-il encore d'actualité dans l'univers de la communication numérique et plus particulièrement dans les dispositifs de mise en image et de matérialisation des supports de communication et d'information ?
La question mérité d'être posée à l'heure où les logiciels de composition et de traitement de l'image se dématérialisent radicalement et où la période créative et féconde des débuts de l'infographie fait place à une nouvelle ère de gestion de documents et d'utilisation de gabarits pré-fabriqués. La société de la créativité cède le pas à la société de l'usage.
Là où les logiciels et les fonctions professionnelles invitaient à la création des images, du texte ou des compositions typographiques, on voit fleurir des banques de données, ou plutôt des bases de contenus, riches en volume comme en qualité, proposant pléthore d'éléments disponibles pour toutes les sortes d'usages.
Il y a quelques années encore, l'infographiste jouait un rôle central, sans pour autant obtenir la reconnaissance ou le salaire correspondant à cette fonction. Bien souvent et à son insu, il ou elle était la pièce maîtresse d'un dispositif de production visuelle reposant essentiellement sur ses capacités créatives. Les plus doués prenaient souvent le large, optant pour l'indépendance professionnelle.
L'infographie, discipline hybride, bricolée, à mi-chemin entre la typographie, la composition et le dessin de rough, symbolisait la victoire du numérique sur les techniques traditionnelles de production de documents. Capable de manipuler des logiciels de traitement de l'image et de la composition graphique, l'infographiste s'imposait comme l'articulation incontournable de la mythique chaîne graphique.
L'émergence de plate-formes éditoriales collaboratives
La sophistication des outils de recherche, puis la production absolument prodigieuse de toutes sortes de documents de référence, ont littéralement dissout l'infographiste dans l'océan numérique du web 2.0. L'explosion du savoir, de la mémoire collective et de la culture ont tué l'intermédiation nécessaire de l'infographiste. Plus besoin de lui pour fabriquer un document de communication. Plus besoin de lui pour composer ou articuler un message. Plus besoin de lui pour entretenir une relation professionnelle avec des prestataires d'impression ou de diffusion numérique.
En seulement quelques années, la fonction d'infographiste déjà mise à mal par tous ceux qui vivaient sur son dos s'est réduite à peau de chagrin. Il n'a concrètement plus rien à offrir qui ne peut être produit par des gabarits, des masques graphiques, des « templates », des « skins »... des modèles de documents créés à moindre frais et à l'attention du plus grand nombre par des infographistes à usage unique, virtuellement jetables.
Dans ces conditions, l'infographiste est-il encore un poste nécessaire dans un dispositif de production de contenu ?
La réponse immédiate est non.
A l'instar de nombreux autres postes des chaînes graphiques ou des chaînes audiovisuelles, la fonction d'infographiste n'était une étape dans la constitution d'outils souples, accessibles, disponibles à tout moment, ne nécessitant que peu de compétence technique. Il était simplement plus pratique de confier, pour un temps, à un élément autonome la création et l'exécution graphique des documents de communication. Ce temps est révolu.
Au travers d'un jeu d'applications et de plate-formes éditoriales collaboratives, les communicants ont maintenant accès à une panoplie d'outils performants, calibrés, prêt à l'emploi, pratiques. Ces outils proposent des modèles de documents et des gabarits correspondants aux attentes, souvent pauvres et sans ambitions esthétiques, qui caractérisent les demandes du plus grand nombre.
Tous infographistes !
Désormais, il n'est plus besoin d'être infographiste pour composer des documents propres, simples ou élaborés, conventionnels ou extravagants. Une foule d'outils et de modèles donne l'illusion de la maîtrise du texte, des images et de leur agencement. S'il est vrai que l'on puisse faire l'économie de l'infographiste, peut-on pour autant faire l'économie de l'infographie ?
Cette fois la réponse est non.
La disparition de l'infographiste ne signifie pas l'extinction de la discipline. Cette dernière subit une profonde mutation pour glisser davantage du coté du code informatique. Cependant elle continue de s'articuler sur de solides bases de dessin, de règles typographiques, de principes de complémentarité de couleurs et d'organisation des informations et des signes dans l'espace. L'infographiste saute, mais pas la lecture, un exercice millénaire en extension constante qui profite de l'avènement de la société numérique.
La conséquence de cette extinction relativement rapide est la baisse générale de la qualité de la communication aussi bien textuelle que graphique. La plupart des utilisateurs de ces nouvelles plate-formes éditoriales ne sont pas ou très peu formés aux règles élémentaires de la typographie, de la composition, de la sélection d'images ou de leur traitement. Les besoins de formation dans le domaine vont aller croissants dans des proportions encore jamais égalées.
Dans un registre analogue, l'émergence des plate-formes d'édition et des outils dématérialisés est semblable à l'introduction massive de la machine à écrire dans les services administratifs et dans les entreprises au siècle dernier. Mais cette fois les besoins ne sont plus seulement techniques, elles sont également culturelles. Il s'agira donc d'intégrer aussi bien les paramètres techniques (contraintes, règles, usages), mais aussi les pratiques tant professionnelles que sociales. Cet apport pédagogique ne peut provenir que des professionnels des secteurs concernés et non de professionnels de la formation.
Une révolution radicale mais discrète
Ce billet survole une révolution en cours. Les infographistes vont disparaître sans aucun doute possible dans les prochaines années. Ils sont déjà supplantés par des spécialistes de l'informatique des réseaux et de la diffusion en ligne peu ou pas formés à l'univers esthétique et codifié d'infographie. C'est sur cette dernière et son évolution vers une discipline composite et plus structurée que dépend la qualité des documents de communication des prochaines décennies.
Les infographistes étaient peu nombreux comparés à la horde d'utilisateurs qui attendaient de pouvoir fabriquer par eux-mêmes les documents dont ils ont besoin. Les prochaines étapes de cette révolution reposent également sur la volonté et surtout la perspicacité des entreprises à changer leurs pratiques et à percevoir les besoins en formation de leurs collaborateurs.
Faute de dynamique vertueuse de la part des entreprises, concernées au premier plan par la disparition de l'infographiste, ce sont les géants de l'informatique et spécialisés en infographie qui détermineront la nature, la forme et le type de communication. Ce ne seront pas leurs outils, dont j'ai déjà parlé ici, qui forgeront la communication de demain mais bien les modèles, les « templates », qu'ils mettront à la disposition des utilisateurs.
L'exemple le plus frappant de cette stratégie payante est l'outil de présentation de Microsoft, Power Point. Combien de présentations laides, insipides et mortellement ennuyeuses ont-elles été créées au travers des modèles indigents proposés par cette application ? Des millions tous les ans ! Cette profusion lamentable est une forge de mauvais goût et de destruction du plus élémentaire sens esthétique. C'est contre cela que devront lutter les entreprises, les studios d'arts graphiques et les écoles et organismes de formation en communication et en nouveaux médias.
En dématérialisant les outils et les relations, le web a dissout l'infographiste. C'est certain. Mais la question qui se pose maintenant est de savoir s'il va dissoudre également l'infographie...
[Crédit images : Pierre-Alexandre Xavier (CC) / Joe Mc Carthy (CC - Flikr)]
lundi 10 mai 2010
L'infographiste se dissout dans le web
Libellés : Mutations, Médias, Société numérique
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jeudi 11 mars 2010
Les logiciels d'arts graphiques serviront-ils encore à quelque chose ?
Le Web 2.0 s'installe chez le particulier en passant par la porte de l'ADSL, aussi bien qu'en pénétrant par la fenêtre de l'internet mobile et bientôt en descendant par la cheminée avec les tablettes tactiles multimédia. Quel que soit l'écran sur lequel il pose son regard, l'utilisateur est sans cesse sollicité, souvent sans même en prendre conscience. Il devient un acteur déterminant d'une économie en plein essor. Désormais, l'utilisateur n'est pas seulement inondé de messages écrits ou sonores, les images fixes ou animées envahissent les tuyaux de communication et fleurissent sur les écrans plats, les smartphones, les espaces publics. Tant les fournisseurs d'accès que les éditeurs de contenus rivalisent d'ingéniosité pour toucher le public, pour capter l'attention de l'utilisateur, pour influer sur les décisions d'achat, pour orienter les désirs et les envies, pour étendre le champs d'action du marketing.
Dans ce monde en mutation parfois douloureuse, parfois indolore, les utilisateurs ignorent le labeur invisible des centaines de milliers de graphistes dans le monde qui fabriquent les images et mettent en forme les textes constituant les munitions de bombardement des entreprises et de leurs marques. Ces graphistes sont formés par bataillons par des institutions publiques sous-équipées et souvent incapables d'anticiper la vitesse rapide de transformation des métiers des médias. Ils sont également formés par des institutions privées, organismes de formation qui se font le relai inévitable entre les futurs graphistes et les logiciels professionnels de production graphique. C'est souvent là que les futurs graphistes vont recevoir un enseignement spécialisé dans leur domaine d'étude et surtout adapté aux attentes des entreprises.
En théorie, le schéma fonctionne bien. Les éditeurs de logiciels produisent des logiciels spécialisés dans la production d'images. Les organismes de formation dispensent une formation professionnelle sur ces mêmes logiciels, doublée d'une formation théorique et pratique dans les domaines des arts graphiques. Les entreprises bénéficient ainsi du dispositif socio-professionnel qu'elles financent, entre autres, avec les prélèvements obligatoires dévolus à la formation continue. Au bout, les futurs graphistes sortent du circuit munis d'un bagage riche, efficace et complètement adapté à la réalité du marché... Hélas l'énoncé de la dernière phrase sonne déjà comme un slogan publicitaire. Et il suffit de s'intéresser de près au sujet pour se rendre compte du décalage qui se creuse tous les jours entre les réalités du monde des médias et le dispositif censé l'alimenter en main d'œuvre aussi compétente que performante.
Ce décalage entre la réalité de la presse, de l'édition, mais aussi de la télévision et de la radio, et l'univers théorique dans lequel évoluent la plupart des organismes de formations et des institution académiques est devenu vertigineux. Cette fracture, loin de se réduire, est amplifiée par la multiplication des discours politiques rassurants qui manquent dans l'écrasante majorité des cas de se transformer en actions concrètes. La situation devient alors préoccupante lorsque l'on prend conscience de l'inadéquation des outils enseignés, et donc des logiciels vendus, par rapport aux besoins très réels et urgents du terrain, tant au niveau des annonceurs que des utilisateurs.
Le monde de la communication subit un puissant effet de réorganisation d'un type nouveau, articulé sur les liens, l'identification autonome des objets et le maillage des données à niveaux multiples et transversaux. Les outils se dématérialisent, comme les données, s'inscrivant dans une sous-couche invisible qui recouvre toutes les composantes de la société planétaire en formation. Pourtant, dans le domaine de la production de textes et d'images, on continue de produire des logiciels en boite, en conserve, qui se veulent comme d'indispensables panoplies de fabrication, indépendantes du réseau, à l'écart du maillage mondial. Alors que le monde de la communication s'installe dans un univers intégré, enjeu de toutes les convoitises et de tous les pouvoirs, les éditeurs de logiciels d'arts graphiques restent prisonniers de schémas industriels de l'après-guerre, pour ne pas dire du siècle dernier, qu'ils verrouillent tant par la propriété physique des moyens de production que par la propriété intellectuelle du code.
Cette nouvelle donne contrariée par des réflexes d'un capitalisme révolu, celui du contrôle des moyens de production, trouve une illustration parfaite dans l'absurdité qui touche les logiciels d'arts graphiques développés par une poignée d'entreprises au niveau mondial et utilisés par des légions de graphistes. Licences exclusives, DRM, verrouillages industriels, limitations de la transopérabilité, incompatibilités de formats, le monde des arts graphiques, pourtant au cœur de la révolution numérique des médias est la proie de toutes les formes de contrôle informatique comme juridique. Qui a déjà installé une suite logicielle de mise en page et de retouche d'images expérimente dans toute sa mesure et sa complexité les méfaits et l'hypocrisie des restrictions informatiques, exclusivement destinées à protéger un modèle de pensée complètement dépassé. Sans compter que la plupart des logiciels d'arts graphiques ont bâtis leurs notoriétés sur un savant mélange de lobbying, de totalitarisme industriel et de conditions draconiennes qu'aucune entreprise n'a jamais complètement acceptées. La cerise sur le gâteau est la stratégie proprement perverse qui a consisté à propager les logiciels d'arts graphiques gratuitement de manière plus ou moins licite auprès des utilisateurs finaux (les graphistes) afin de susciter l'usage.
Les prétentieuses suites logicielles de conception et de production d'images, de textes, d'ouvrages de presse et d'édition, mais aussi la plupart des outils de production audiovisuelle, textuelle et graphique se sont construites sur la culture du partage du monde de l'informatique avant de serrer la vis un grand coup et de s'assurer un monopole de fait sur l'ensemble de la création artistique et graphique de la planète, ni plus ni moins. Cette opération de longue haleine n'a pas été sans heurts, sans guerre des standards, sans rachats stratégiques, mises à mort industrielles, destructions pures et simples de talents, de ressources, de savoir-faire, de métiers...
Mais alors que seuls quelques acteurs émergent en géants incontestés, des décombres de ces multiples conflits, une évolution rapide et mal anticipée menace les vainqueurs d'extinction par simple fait d'obsolescence. Le Web 2.0 ne permet pas seulement la communication à double sens entre utilisateurs et producteurs de contenus et de services. Il met à la disposition de l'ensemble des utilisateurs d'un volant de services et d'outils gratuits permettant de réaliser la quasi-totalité des opérations de publication et d'édition de documents audiovisuels, textuels, sonores. L'expertise technique de détail est largement supplantée par des systèmes intégrés presse-bouton, accessibles à des non-techniciens, d'une aisance relative dans le déploiement et l'utilisation. Autrefois développé par les communautés du logiciel libre, ce mouvement de démocratisation des outils informatiques grand public est repris par les plus gros opérateurs de l'économie numérique : Amazon, Google, Apple, Microsoft, Yahoo!, etc. prenant une dimension sans précédent dans l'histoire de la communication entre les individus et les groupes.
Dans un tel contexte, se pose la question de l'utilité des logiciels de composition, de retouche ou de dessin commercialisés par des firmes qui ont fait leur fortune en régnant sans partage sur les standards techniques et industriels de toutes les professions de la publication numérique. Nul doute que les logiciels sur le marché soient des outils puissants, souvent efficaces dès lors qu'ils sont manipulés par des spécialistes, et que leur usage massif a également contribué à l'expansion de la communication numérique et des progrès de l'industrie des arts graphiques. Mais à l'heure de la dématérialisation des moyens informatiques, quel besoin pouvons-nous avoir d'acheter à prix d'or un carton vide ne contenant qu'un simple numéro de série ?
Aucun.
Un rapide tour sur les salons professionnels des arts graphiques en France ou à l'étranger confirme la tendance forte à la mise en ligne de système d'édition experts, orientés vers les utilisateurs courants des supports de communication. Quelle place reste-t-il alors aux logiciels payants et sévèrement contrôlés ? Pourquoi dépenser trois à quatre mille euros de licence par poste et par an pour équiper un studio alors qu'il est désormais possible de mettre en page en ligne selon des gabarits complets, simples, flexibles et complètement intégrés dans une démarche de référencement et de mise ne base de données ? Pourquoi enfin, s'en remettre à des systèmes propriétaires payants appartenant aux mêmes éditeurs alors que des outils gratuit ou très peu onéreux permettent de conserver une véritable indépendance technologique ?
L'impact incroyable des usages inventés par Apple, Google et d'autres menace d'exploser littéralement à la face des éditeurs de logiciels d'arts graphiques. Les outils gratuits et performants se développent. Les services sur abonnement à des tarifs imbattables pourront facilement l'emporter sur la seule notoriété et des prix de logiciels de plus en plus difficiles à justifier. La pauvreté de l'innovation de la part des développeurs de marques jusque ici incontournables ne fait qu'accentuer le clivage entre le monde des utilisateurs de services et celui des forçats de la maquette et de la retouche photographique. Ce phénomène d'érosion rapide vient à poser la question bien réelle : les logiciels d'arts graphiques servent-ils encore à quelque chose ?
Libellés : Internet, Livre numérique, Mutations
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vendredi 8 janvier 2010
La typographie, grande oubliée du (livre) numérique
2009, l'année noire pour l'édition, a vu se dessiner un paysage numérique nouveau à défaut d'être innovant. Si les éditeurs indépendants, les libraires les plus dynamiques et certains professionnels à l'avant garde du livre ont su tirer parti de cette métamorphose, les conglomérats du livre, souvent impliqués dans la presse et surtout dans la distribution ont souffert dans leur image de leur incapacité à proposer de nouvelles pistes pour l'avenir du livre.
Alors que les appareils et les dispositifs de lecture électronique se sont multipliés, offrant la multiplicité et la diversité, en dépit d'un prix relativement élevé, les éditeurs se sont montrés assez peu inventifs dans la numérisation de leurs ouvrages. Ce réel blocage ne provient pas seulement du manque d'imagination de l'édition. Il est également dû à la pauvreté des interfaces des lecteurs numériques et à leur ignorance d'une composante essentielle du texte sous toutes ses formes : la typographie.
La typographie constitue le train roulant du texte. Sans elle, l'œuvre devient illisible sous sa forme imprimée et nous oblige à revenir au temps des scribes et des copistes qui uniformisaient l'écriture manuscrite afin de la diffuser plus largement. La typographie est le lien démocratique entre tous les textes, entre tous les lecteurs, entre tous les auteurs. Les caractères sont par extension les vecteurs de la plus large diffusion et les garants d'un déchiffrage égal par tous pour peu que l'on sache lire.
Force est de constater que les efforts prodigieux produits durant des siècles par les fondeurs de polices, les dessinateurs et les graveurs de caractères et les éditeurs amoureux des belles lettres au propre comme au figuré sont pour l'instant mis en suspens par la pauvreté, pour ne pas dire la misère, de l'usage de la typographie sur le Web et plus particulièrement sur les dispositifs de lecture numérique. C'est moche, mal foutu, peu ou pas adapté, frustre, quand ce n'est pas particulièrement illisible. Les textes numériques qu'ils soient libres ou en téléchargement payant n'échappent pas à cette consternante condition et ne présentent que rarement des textes embellis.
Le monde de l'informatique manque singulièrement de culture graphique, et la faiblesse du sens typographique n'en est qu'une facette. Le problème est que cette dernière pèse largement sur le degré de perception du texte. Son mauvais traitement menace doublement la culture littéraire et la diffusion du savoir. Elle oblige à redoubler d'efforts de perception et de déchiffrage et elle contribue à une baisse du niveau de la lecture perçue comme de plus en plus rebutante.
Ce qui est le plus frappant, c'est l'absence d'intention dans le domaine des premiers concernés : les marchands de livres. Je ne parle pas des libraires qui continuent de préférer des livres beaux à des textes moches. Je parle des maisons d'éditions, des conglomérats qui ne prêtent pas plus d'attention à la typographie de leurs textes qu'ils ne prêtent d'attention à l'ampleur de la révolution numérique (à quelques exceptions prêt). Pour beaucoup de groupes d'édition, ce qui compte c'est le titre et bien entendu le nom de l'auteur. Puis une bonne couverture et un 4e plus ou moins soigné feront l'affaire. L'emballage prime sur le contenu, comme souvent, et il est toujours étonnant de voir combien les marchands de livres ne dérogent pas aux règles ineptes et déloyales de la grande distribution.
Enfin ce qui peut donner à réfléchir est moins l'absence d'attention à l'esthétique (et donc au confort) de la lecture que le mépris des règles strictes et efficaces du code typographique. Véritable signalisation de la navigation littéraire, le code typographique n'est pas seulement une convention de la langue française imprimée. Il est également le fruit de l'expérience, des contraintes de plusieurs métiers et d'habitudes prisent au fil des siècles. Le code et sa typographie sont ainsi des biens d'héritage, un patrimoine, qu'il conviendrait de préserver.
Mais ce sont là des considérations superflues dans un univers commercial et compétitif qui voit déjà ses marges grignotées par les « parasites » numériques, rognées par l'avarice des banquiers de la littérature et devenue peau de chagrin au moment des bilans et des comptes de résultats envoyés aux auteur(e)s. Dans un tel marasme, la typographie est une affaire secondaire, sauf bien sûr pour les éditeurs indépendants, les petites maisons et quelques autres qui aiment encore les rondeurs, les pleins et les déliés, les boucles et les pointes, sacrifiant une partie de leurs gains à l'embellissement du texte : volonté inutile et donc nécessaire...
Libellés : Internet, Livre numérique, Médias
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mardi 1 décembre 2009
La fin du marketing, le retour de la propagande
Le marketing est mort.
Après s'être d'abord préoccupé de conditionner le produit, marquant une influence sur le design, il a été repoussé par la technologie, par le savoir technique, permettant aux designers de générer des usages.
Avec l'émergence forte des technologies numériques dans le design, le marketing s'est orienté vers le conditionnement de l'offre et du produit. Mais l'émergence des technologies numériques de la communication ont rapidement atomisé le marketing produit. Le produit et l'offre sont rapidement devenus transparents et propriété du public, lui permettant de faire des choix échappant au conditionnement.
Alors, le marketing s'est concentré (sa vocation première) sur le conditionnement de l'acheteur en inventant une taxonomie (qui n'était qu'une question de point de vue) artificielle pour le faire entrer dans des catégories de valeurs. L'expansion massive du réseau mondial et l'appropriation des outils numérique par l'acheteur a explosé ces représentations marketing.
De ce point de vue, le marketing comme notion et même comme technique de modelage de l'offre est devenu obsolète. Le choc du futur étant très rapide et très sec, les acteurs du marketing sont comme un boxeur K.O. debout. Ils sont sonnés et ne parviennent pas à réaliser que le match est terminé. Ceux qui restent sur le ring risquent bien de recevoir un déluge de coups...
Alors que reste-t-il ? La propagande.
C'est la propagande qui domine le monde numérique. Le message le plus lu, vu, cru est celui qui l'emporte mais pour un temps très court. C'est la propagande pure et dure qui fabrique le consensus, déclenche l'adhésion, forge la fidélité. Le marketing disparaît au profit de techniques anciennes et de quelques usages nouveaux : la communication d'influence, l'intelligence économique, la médiation 101, l'économie de l'attention, le profilage progressif, la chronologie, le tracking, la mémoire collective... La technologie numérique vient soutenir, articuler et renforcer ce dispositif donnant naissance à une société numérique.
Enfin, ce qui revient en force, c'est l'obligation de créer une véritable culture de la confiance. Désormais, c'est la confiance qui créé le temps et donc la longévité d'un produit, d'un service, d'une idée, sans se soucier de son efficacité, de son avantage qualitatif, de sa « vérité ».
Et le produit lui-même n'est plus seulement un objet. Il est également une utilité qui connaît une inscription dans le temps. Même l'alimentation (terme désuet et en passe d'oubli) ou le divertissement (autre terme de l'ancien monde) se conçoivent comme des utilités durables et abondantes échappant aux cycles de l'éphémère.
En attendant, les résistances sont encore nombreuses. La transformation est en cours et à moins d'une catastrophe à l'échelle planétaire, elle est inéluctable. Car la société numérique s'impose partout. Sa force ne vient pas d'une dématérialisation du monde, mais de sa capacité à révéler ce qui était jusque là invisible. Et c'est ce que le marketing et la publicité de masses n'ont su qu'imaginer jusqu'à présent.
Libellés : Mutations, Médias, Société numérique, Tendances
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dimanche 29 novembre 2009
Tendances prospectives pour le livre
Le modèle économique de l'édition repose sur la maîtrise du prix de vente et sur la distribution physique du livre. Par sa loi sur le prix unique du livre l'institution protège les intérêts des groupes de presse et d'édition. Par leur situation de monopole, une poignée d'opérateurs contrôlent parfaitement la distribution physique.
Trois innovations technologiques mettent en péril ce modèle :
— la transformation du circuit de distribution physique des livres,
— la dématérialisation de la lecture,
— le développement de moyens d'impression à la demande.
La première innovation déplace le circuit de distribution depuis les chaînes traditionnelles de la diffusion et de la livraison par services de messagerie spécialisés vers des acteurs généralistes de la supply chain. Ceux-ci vont du simple service postal aux géants de la logistique : fedex, ups, et autres. Ce déplacement est essentiellement dû à l'élimination pure et simple des intermédiaires dans la sélection et l'acte d'achat des produits. Le pionnier en la matière est Amazon (bien qu'historiquement il ne soit pas le premier). Ce déplacement massif rend obsolète le recours à des services spécialisés, réduit la nécessité de stocks, anéanti les marges intermédiaires et les jeux de trésorerie.
La deuxième innovation introduit de nouvelles habitudes de lecture et surtout de nouveaux usages qui ne correspondent plus ni aux offres (presse et édition confondues), ni aux formats des textes, ni aux supports (journal, magazine, livre grand format, encyclopédie reliée, etc.). Ce décalage entre les usages et l'état de l'art est à la source des expériences technologiques des fabricants d'appareils électroniques. Il permet l'introduction du concept de support électronique dédié à la lecture sans pour autant constituer une nouveauté, ni convaincre un public de masse. Les fabricants misent sur l'effet téléphonie mobile qui connut un démarrage difficile avant de connaître une véritable explosion. Ces appareils constituent non seulement l'ouverture potentielle d'un nouveau segment de marché mais il permet également de tester en réel des innovations en termes de composants divers appliqués à l'écran, aux surfaces tactiles, aux interfaces grand public et aux ordinateurs personnels.
Cette innovation de la lecture pose des problèmes aigus aux groupes d'édition qui ont mise sur des stratégie à moyen terme de choix éditoriaux et de formats de textes qui doivent être reconsidérés dans des délais très courts (moins de dix ans si l'on en croit l'étude réalisée à l'occasion de la foire de Francfort). Elle est amplifiée par l'émergence de la blogosphère et plus concrètement des possibilités de mutualisation de l'information et de la connaissance introduits par le Web 2.0. Enfin, une concurrence quelque peu déloyale est exercée par les mastodontes de l'Internet et des systèmes d'exploitation qui contournent les législations comme les contraintes métiers en mettant à disposition un ensemble de textes suffisant pour créer des effets d'entraînement.
La troisième innovation est plus discrète mais promet d'être la plus difficile à juguler en termes de périmètres commerciaux. Il s'agit de l'introduction à des niveaux très différents de l'impression à la demande. il ne s'agit pas là de la seule technique d'impression d'un ouvrage d'après une commande ferme et à des tarifs relativement identiques à ceux de l'impression de masse. Il s'agit aussi de la possibilité d'impression en librairie, en centre de reprographie et à échéance d'imprimer un livre complet chez soi, avec reliure et façonnage similaire aux modèles standardisés du marché du livre. C'est ce que l'on réalise parfaitement pour le DVD, le CD audio ou encore la photographie. Il n'y a aucune raison de voir le livre résister à cette révolution technologique.
A la lumière de ces trois innovations, les industries et les métiers du livres subissent des transformations profondes et durables en ce moment même sans pour autant être capables d'anticiper les tendances pour l'avenir. La raison de cette cécité est double :
— le livre est le résultat d'un ensemble d'usages,
— les usages se fondent sur la multiplicité des offres.
Le livre est effectivement le résultat d'un raffinement des usages développés par les institutions, les sociétés et les corps administratifs au fil de l'histoire. Ces usages sont nés des multiples demandes sociales que ce soit pour des besoins comptables, des nécessités d'archivage, des utilisations commerciales, des échanges d'informations ou de valeurs (le savoir étant une valeur comme les autres). C'est exactement à ce stade précis que nous sommes aujourd'hui.
Mais ces usages n'ont pas conditionné le livre. Ce dernier est né de la rencontre des demandes, ou plutôt des désirs, et de l'autre côté d'une multitude d'offres variées, disparates, incontrôlées, divergentes. Celles qui ont eu la faveur des désirs du public ont survécu, les autres se sont éteintes et ont disparu de la mémoire collective des sociétés et des industries. Il faut se rappeler que les parchemins, ou les ouvrages manuscrits de monastères ou même les papyrus n'ont subsisté à travers les siècles que par le fait qu'ils ont occupé pendant des durées assez longues leurs rôles de supports. Les autres, les concurrents ne sont que rarement mentionnés dans de vagues textes techniques.
Ce principe de multiplicité des offres est à l'œuvre dans cette économie particulière qu'est l'économie numérique. Quand on regarde à titre d'exemple les multiples projets concurrents dans le domaine des navigateurs ou des logiciels de composition de textes ou encore dans le domaine des agrégateurs de news, on se rend compte combien cette concurrence réelle et efficace permet aux utilisateurs de cerner l'offre qui leur convient le mieux et de faire correspondre l'usage et l'application, les deux se contraignant mutuellement.
Il manque donc dans le domaine du livre d'une floraison désordonnée et abondante d'offres en matière de livres numériques, de projets transversaux, de techniques et de service d'impression à la demande, de lectures hypertextuelles, etc. Faute de profusion et d'efforts conjugués mais concurrents dans ce sens, il est à craindre que le monde intellectuel du livre connaisse un âge des ténèbres comparable à l'obscurantisme du Moyen-Âge. Mais cette fois la religion dominante sera remplacée par une autre forme de dogme : celui de la neutralité de la technologie.
P.S. : dans ce court papier, je n'évoque aucunement la transformation du texte lui-même, car j'ai la conviction que le texte ne change pas ni dans son mode de production, ni dans son mode de transmission. Les sources d'approvisionnement (la culture) sont plus nombreuses. Les apports sont plus prégnants. Les influences forment des pressions plus importantes sur la création littéraire, de par l'impossibilité de s'en soustraire aisément (à moins de vivre dans une grotte du Sahara ou des plateaux Himalayens. Mais au bout du compte, bien que le numérique offre de nombreuses nouvelles approches du texte, il ne le change pas fondamentalement, du moins pas dans un avenir proche de quelques siècles.
Libellés : Livre numérique, Mutations, Tendances
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dimanche 22 novembre 2009
L'édition française est-elle encore soviétique ?
Antoine Gallimard vient de donner lors du Forum d'Avignon une interview au Figaro (le buzz média - Orange - Le Figaro) sur l'avenir du livre numérique. Encore une, dira-t-on. Mais cette fois, les termes employés par le patron de la prestigieuse maison d'édition rejoignent presque complètement les propos du patron de la maison Hachette, Arnaud Nourry, qui s'était prononcé quelques jours auparavant lors d'un petit déjeuner INA-Odéon. Les deux hommes, séparés par une barrière conceptuelle apparemment infranchissable, semblent étonnamment proches l'un de l'autre sur la question du livre numérique.
Tous deux s'insurgent contre la concurrence déloyale que viennent leur faire les géants de la distribution en ligne, à la fois par une véritable guerre des prix (Amazon), et par un non-respect assez prononcé du droit d'auteur (Google). Tous deux redoutent les dangers du piratage tel qu'ils l'ont vu atomiser le marché physique de la musique. Tous deux s'inquiètent de l'actuel taux de TVA à 19,6% appliqué en France sur le livre numérique. Enfin ils semblent d'accord sur le fait de présenter un front uni, c'est-à-dire une plate-forme unique (ou des plate-formes interopérables) face à la concurrence anglo-saxonne.
Dans ce concert consensuel d'appels à la raison et à la défiance vis-à-vis de la révolution numérique, nos deux compères fustigent également le terrifiant Google Books et son accord américano-américain excluant le reste du monde (Le cas par cas étant plus facile à traiter quand on a la taille de Google plutôt que de devoir faire face à une fronde de tous côtés). Et en cela, Antoine Gallimard et Arnaud Nourry ont bien raison. Car Google est une machine de guerre bien entretenue et parfaitement équipée pour écraser n'importe quel concurrent sur son passage au jeu traditionnel de la confrontation juridique. Faute d'une véritable cohésion, l'édition française pourrait bien rapidement manger son pain noir et reculer sur tous les fronts à la fois.
Cette extraordinaire similitude entre les discours est inquiétante. Elle laisse entendre que les éditeurs-distributeurs français n'ont pas de discours propre, singulier, réfléchi sur la situation. Aucun n'a anticipé cette situation pourtant visible depuis plusieurs années. Enfin pas un seul des grands groupes d'édition française n'a daigné écouter les voix de ceux et celles qui prédisaient cette révolution en menant des expériences d'édition sur le terrain. D'où une étonnante incapacité à répondre de manière efficace aux problématiques actuelles et surtout de répliquer intelligemment à l'arrogance de Google et de sa filiale française.
La symétrie des discours pose un autre problème de taille, celui de la représentation que se font les grands de l'édition française de leur monde. Outre le paternalisme patent dans le discours des deux PDG vis-à-vis de l'édition indépendante, il y a cette agaçante collusion avec les appareils de l'Etat français qui seraient comme garants de la suprématie des français sur le péril étranger. Il y a là comme un soviétisme mou mais insurpassable qui lie l'institution et les éditeurs, et ce malgré la démolition progressive et discrète du CNL et de la DGL. La culture en France aurait un représentant officiel, le ministre. Et celui-ci défendrait les droits commerciaux des éditeurs (essentiellement les happy few qui tiennent le marché de la distribution). D'ailleurs, le ministre n' a-t-il pas demandé sa part du gâteau du Grand Emprunt pour financer, à hauteur de plus de 750 millions d'euros, la numérisation du patrimoine culturel. N'est-ce pas là la réponse du berger à bergère ?
Cette étonnante ressemblance avec les dispositifs soviétiques de financement de la culture du défunt empire socialiste russe est frappante à la fois par les objectifs avoués (protéger la production nationale) et par le fonctionnement (conserver l'exclusivité et la supériorité nationales). Et c'est cet appareil déloyal du point de vue de la concurrence interne et externe qu'attaquent les tenants de l'économie globale de manière directe et indirecte.
Comme tous les appareils soviétiques, les dispositifs français se constituent en dehors de la demande et des attentes du public et surtout en marge de tout dialogue ou de toute possibilité d'intervention de ce même public. Les institutions et les grandes maisons jouent au jeu de la patate chaude, faisant des effets d'annonces pour démontrer leur bonne volonté commune, mais tout cela au détriment les acteurs sous-représentés de la profession (les éditeurs indépendants, les « petits ») et surtout au détriment des auteurs d'un côté et des lecteurs de l'autre.
En fait, plutôt que de mobiliser les quelques 3 000 maisons dites « indépendantes » au travers d'une politique plurielle, sectorielle et d'envergure menée par le SNE, les « grands » préfèrent la stratégie éculée du white washing. Ils montrent patte blanche, criant au loup, proposant chacun leur plate-forme de distribution, imitant à la perfection les modèles anglo-saxons et espérant que l'institution publique se chargera de verrouiller le marché et de tuer la concurrence étrangère. De cette manière, Google et les autres devront négocier avec un Etat souverain (et s'exposer à une extension de la confrontation aux relations internationales avec les Etats-unis). De leur côté, les « petits », les auteurs, les libraires et les lecteurs devront se résigner à la perpétuation du monopole de quelques uns sur un marché juteux.
Les risques d'une telle posture protectionniste, qu'elle soit française ou européenne, sont nombreux.
En tête, celui de voir la population des lecteurs migrer progressivement, sur une période de dix ans, vers des contenus gratuits en langue anglaise. Ce risque est d'autant plus grand que la France mène une politique de contraction et de coupes budgétaires sur les institutions culturelles à l'étranger (Centre culturels et Alliances françaises) qui ont fait son rayonnement pendant plus d'un siècle. L'invasion culturelle anglo-saxonne sera alors presque totale. Après les secteurs du cinéma, de la musique et de la télévision, le livre qui formait une sorte de dernière ligne de défense sera soumis à la dictature de la culture anglo-américaine. Dans un contexte européen, seuls les espagnols tireront leur épingle du jeu, car ils disposent d'une forte culture littéraire au niveau mondial et surtout d'une représentation déterminante sur le sol américain.
Le deuxième risque est de voir la guerre des prix et la balkanisation de l'offensive de Google complètement asphyxier les petites maisons d'édition et les librairies. Plus d'une sera tentée de rejoindre les géants et de s'écarter des modèles traditionnels français pour adopter les modèles parallèles dématérialisés. Si pour la plupart le gain en frais fixes sera une aubaine, ils seront cadenassés par les CGU de ces mastodontes qui ne s'encombrent ni du droit moral de l'auteur, ni d'une politique culturelle de prix unique du livre. Seules les grosses structures pourront résister aux chocs successifs qui s'accompagnent de l'inéluctable numérisation du monde scientifique, des publications scolaires, des parutions spécialisées en droit, en finance, en comptabilité, en informatique... Mais aussi tout le secteur pratique et touristique qui est salement mis en échec par l'arsenal des applications pour smart phones. Autant de niches qui disparaîtront définitivement des offres de l'édition classique.
La troisième menace sera, comme le craignent Antoine Gallimard et Arnaud Nourry, le piratage systématique et parfaitement incontrôlable par les dispositifs policiers voulus par les lobbies de la musique et du cinéma (HADOPI). Le piratage sera la solution première chaque fois que l'offre légale ne sera pas disponible, comme le démontre le rapport de Mathias Daval publié par le MOTif. Et dans l'incapacité de faire fi d'une chronologie des sorties de livres (d'abord en papier, puis en numérique), les maisons d'édition de tailles intermédiaires seront mises à mal sur les derniers pans de leurs métiers.
D'autres risques liés à la diversité des méthodes de référencement et d'archivage des publications, à la lenteur de la numérisation des fond patrimoniaux, à l'absence de politique cohérente et unifiée sur la gestion du patrimoine culturel, et au rôle des bibliothèques viendront aggraver les difficultés des maisons d'éditions et des groupes de distribution du livre. Seuls, des entités à niveaux multiples et à forte composante financière comme Hachette Livres et comme Editis-Planeta, disposant d'une réelle dimension internationale, pourront restructurer leurs actifs et prendre une part sur les marchés du livre numérique à un niveau mondial. Cela se fera dans la douleur de devoir couler quelques fleurons de l'édition française du vingtième siècle.
Antoine Gallimard et Arnaud Nourry ont raison de se méfier des hordes barbares numériques. La révolution numérique en marche comporte de nombreux périls. Mais ces derniers proviennent essentiellement de la marge de manœuvre laissée aux nouveaux entrants et surtout au manque de clairvoyance et d'anticipation dont font preuve les grosses maisons, persuadées comme les tribuns romains d'antan que l'Empire était inaltérable... Sic transit gloria mundi.
Il est temps pour les décideurs de se réveiller et de travailler, au delà des représentations et des clivages traditionnels, avec les acteurs du terrain. Ils sont ceux et celles qui effectuent le travail de fourmi et disposent de données et d'expériences propres à mettre en échec les tentatives hégémoniques des colosses aux pieds d'argile que sont les Google, les Amazon et autres du monde numérique. La révolution numérique change énormément de choses périphériques mais finalement peu de l'essentiel, et cela les patrons de grandes maisons, assis la-haut dans leurs perchoirs ont tendance à l'oublier...
Libellés : Livre numérique, Mutations
Publié par Pierre-Alexandre Xavier à l'adresse 08:41 1 commentaires Liens vers ce message
jeudi 12 novembre 2009
Le livre numérique est un livre comme les autres
Le livre va-t-il disparaître ? La question est posée de manière incessante depuis plusieurs mois devant la montée en puissance des messages d'apocalypse du livre. Il y a bien des voix pour dire que le livre est encore là et qu'il n'est pas prêt de disparaître. Mais peu écoutent la raison et beaucoup versent dans le catastrophisme, appelant chacun(e) à défendre le livre et les livres contre l'invasion numérique. Enfin certains démontrent comment le livre a toujours été un objet de transition et que sa forme importe peu tant que sa mission de diffusion de la mémoire est accomplie.
Je ne vais pas revenir sur Google, Amazon, Barnes & Noble, Sony, ou bien Hachette livres, Gallimard, La Martinière et tous ceux qui tantôt nous promettent des lendemains glorieux, tantôt nous vouent aux gémonies, chacun ayant ses raisons et son intérêt. Et je ne vais ni faire l'apologie du papier de Gutenberg, ni celle des encres électroniques des technophiles. En dernier lieu, je n'ai aucune sorte de considération pour la mode du iPhone et de ses clones plus ou moins bien réussis qui ne m'apparaissent que comme des objets de transition dans une évolution technique constante des appareils de communication. La lecture d'ebooks sur ces supports ne m'impressionne pas plus que la prise de notes dans les premiers Palm de 3Com.
En revanche, je reste tout à fait intéressé par la remarque cynique mais terriblement efficace de Steve Jobs concernant les lecteurs de livres numériques : les gens ne sont que rarement intéressés par des appareils limités à une seule tâche. Et c'est là une des limites majeures de toutes les « liseuses ». Sortis de cette mission, les lecteurs de livres numériques ne servent à rien, sinon comme presse-papier pour le courrier en retard... celui en papier et essentiellement composé de factures.
Je suis assez d'accord avec Jobs pour dire que les utilisateurs attendent patiemment qu'émergent des appareils à fonctions multiples dans un format idéal pour lire le journal, regarder la télé, voir un film, écouter de la radio ou de la musique, faire une présentation, etc. faciles à glisser dans une sacoche. De là à dire que la « slate », ou quel que soit le nom qu'Apple lui donne, est la panacée, il ne faut pas exagérer. De nombreuses sociétés de micro-informatique ont tenté ce genre d'expérience et jusqu'à aujourd'hui, personne n'a réussit à trouver l'angle idéal pour créer l'usage (et non le besoin).
La raison est tout simple. Le livre de poche n'est pas soluble dans le monde de l'informatique. Et surtout, il n'a pas besoin de l'être. Le livre de poche restera le livre de poche pendant les trois ou quatre prochains millénaires sans jamais être remplacé par un support électronique. Est-ce suffisant pour disqualifier le livre numérique ? Pas du tout.
De nombreux explorateurs d'un genre nouveau se sont lancés dans toutes sortes d'expériences d'édition en se servant du Web, de l'informatique et des outils en réseau pour tenter de de formuler des pistes de réflexion et de travail littéralement inédites. Ces expériences, ces réflexions et ses tentatives démontrent que le livre de poche n'est pas le seul support, ou vecteur de la diffusion de la mémoire. Et il faut vraiment souffrir d'amnésie pour croire que le livre de poche soit l'aboutissement de l'industrie de l'édition.
Alors qu'est-ce qu'un livre ? C'est la question que se pose tous les jours François Bon qui multiplie les expériences numériques sur le site du Tiers livre. C'est aussi la question que se posent des chercheurs et des éditeurs américains ou britanniques. Nombre de cerveaux cogitent à cette interrogation dans le cadre désormais étendu aux réseaux de communication. Plutôt que d'emprunter aux uns et aux autres, je préfère prendre la liberté offerte par le Web et apporter ma propre pierre à l'édifice.
Le livre est, depuis les origines, un ensemble de textes. Qu'il soit produit manuellement ou mécaniquement n'a pas d'importance sinon esthétique. Que les textes contenus dans le livre soient ou non organisés selon une thématique, un sujet, une démarche ou un fil narratif est également secondaire à la nature du livre et accessoire à son usage. Car le livre, depuis les tablettes babyloniennes, dépend essentiellement de l'usage, donc du ou des lecteurs. Sans lecteurs, le livre ne vaut rien. Il n'est rien. Il est mort.
Inutile d'entrer dans un cours fastidieux sur les origines du livre et son histoire, la multiplicité de ses supports, l'extraordinaire flexibilité de sa nature ou l'incroyable résistance de sa forme : un recueil de textes. Le livre ne se caractérise pas par le support, ni par l'organisation interne, ni par sa forme. Il existe en tant qu'assemblage et il n'est finalement qu'une construction. Cette dernière ne trouve sa force réelle que dans la lecture et surtout dans l'adhésion produite par cette lecture. Ce qui fait du livre, depuis ses origines, un objet de culte. En effet, le succès, la longévité, la vitalité et l'impact d'un livre se mesure à l'aune de la foi, de la confiance, de la sympathie et de l'adhésion qu'il suscite.
Le livre est un tissage de textes. Il ne dépareille en rien du tissage qui constitue tout ce qui existe sur le Web. Poussé à l'extrême, le Web est un livre. Complexe, composite, foisonnant, étonnement divers et pluriel, le Web a cette caractéristique extraordinaire d'être constitué de textes. Si en façade, l'utilisateur voit des images, des typographies, et même des films. En coulisses, il n'y a que du texte en code. Et si les images et les animations sont largement appréciées par le plus grand nombre, elles restent minoritaires en rapport avec la masse de textes compilés sur le Web.
Le Web est un livre. Et pour ajouter à la provocation, il est comme la Bible : une compilation de textes organisés autour d'un credo. Chacun des textes de cette dernière peut être pris indépendamment des autres et considéré à lui seul comme un livre. Mais il s'inscrit dans une intention première, celle des Pères chrétiens de l'Eglise. L'un des exemples marquants de cette mise en abîme est le Bhagavad Gita, qui est un livre autonome mais existant et exposé au sein du Mahabharata, livre fondateur de la civilisation indienne. Plus tard, si les encyclopédies des Lumières suivent à la lettre les mêmes critères et les mêmes principes d'assemblage elles constituent des ouvrages d'un type nouveau et tranchent radicalement avec l'organisation Biblique. L'encyclopédie retient cette faculté d'être lue par prélèvements et toutes ces parties sont autant de livres ou de promesses de livres.
De manière schématique, la Bible était le livre du premier millénaire, l'Encyclopédie celui du deuxième millénaire, le Web celui du troisième. Ces trois livres ont généré non seulement des structures de pensées et d'exposition des raisonnements mais ils ont également imposé des constructions narratives et des façons de diffuser le savoir. Leurs influences sur le monde est indéniable et, du moins pour les deux premiers, il est possible de voir leur empreinte sur la construction des sociétés. Le Web, pour le peu que nous en voyons aujourd'hui, présente les mêmes caractéristiques que ses deux prédécesseurs.
Que tirer comme enseignement de cette succession ?
— D'abord que le livre du premier millénaire est toujours là. Et que celui du deuxième millénaire aussi. Il est donc naturel de penser qu'ils persisteront quels que soient les évolutions des supports.
— Ensuite que le Web, à l'instar des deux autres, est également composé d'une multitude d'ouvrages mais que leurs formes, structures et intentions ne sont pas semblables à ce que produisaient la Bible et l'Encyclopédie.
— Enfin, que le point commun entre tous ces livres est l'organisation des textes qui les composent et c'est la nature de cet arrangement qui les différencient de manière singulière.
Je crois donc que le livre numérique n'est rien d'autre qu'un livre. Et tout comme on ne lit pas la Bible et l'Encyclopédie de la même manière, il n'est certainement pas possible de lire le Web en se servant des principes de lecture et de navigation des anciens livres. Ceux qui essayent se cassent rapidement les dents. Et ceux qui s'en plaignent n'ont toujours pas compris les articulations de leur propre histoire. Les jérémiades des uns comme des autres portent sur des problèmes triviaux de commerce et de monopole(s) qui n'ont rien à voir (de près ou de loin) avec la production intellectuelle et sa nécessaire dissémination.
Le livre du premier millénaire s'inscrivait dans le Temple et s'est articulé sur la copie. Le livre du deuxième millénaire s'inscrivait dans la Bibliothèque et s'est articulé sur l'édition. Le livre du troisième millénaire s'inscrira dans la Nébuleuse de calculs (Computing Cloud) et constitue sous nos yeux ses articulations, ses modes de lecture, de navigation, de repérages. C'est de cela qu'il est question lorsqu'on parle de livre numérique et non d'une gamme d'avortons d'ordinateurs sur lesquels les marchands de papier essayent de vendre des manuels scolaires et des romans de gare.
P.S. :
1] J'aime les manuels scolaires que j'espère numériques depuis des années afin d'en finir avec ces cartables inutiles d'un autre temps.
2] Je suis un lecteur de romans de genre et continue à admirer les auteurs de l'ombre... plus que les auteurs de tables et de vitrines.
3] Je n'aime pas ceux qui vendent mal les livres et sans respect ni pour leurs auteurs ni pour les lecteurs.
[Credits photo : Blue Bibles by Bob Jagendorf • Creative commons licence]
Libellés : Livre numérique, Société numérique
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